En bref : James Bridle nous invite à élargir notre conception de l’intelligence au-delà de l’humain. Des arbres qui communiquent aux poulpes, des oiseaux aux algorithmes, il démontre que notre fascination pour l’IA nous fait passer à côté d’une réalité plus vaste. Un appel à construire des technologies qui s’inspirent du vivant plutôt que de le dominer.
James Bridle, artiste-technologue aux confins du numérique et du vivant
James Bridle n’est pas un auteur comme les autres. Né à Londres en 1980, diplômé en informatique et sciences cognitives de l’University College de Londres, il vit désormais à Athènes. Son parcours mêle art contemporain, technologie et réflexion philosophique. Ses œuvres ont été exposées au V&A, à la Whitechapel Gallery, au Barbican. Il est aussi le créateur du concept de « New Aesthetic », un mouvement qui interroge l’imprégnation du numérique dans nos vies.
Son premier livre, New Dark Age (2018), avait déjà secoué les lecteurs en explorant les zones d’ombre de notre dépendance technologique. Avec Toutes les intelligences du monde (titre original : Ways of Being, 2022), Bridle pousse la réflexion plus loin. Il ne s’agit plus seulement de critiquer la technologie, mais de repenser notre place dans un monde peuplé d’intelligences que nous ignorons.
Ce qui rend Bridle crédible, c’est qu’il pratique ce qu’il prêche. Il a construit sa propre voiture autonome, non pas pour la commercialiser, mais pour en comprendre les ressorts. Une de ses œuvres les plus connues : cette même voiture « piégée » dans un cercle de sel, incapable de franchir les lignes blanches qu’elle interprète comme des marquages routiers. Une métaphore assez saisissante des limites de l’IA.
L’intelligence n’est pas une exclusivité humaine
La thèse centrale du livre tient en une question dérangeante : et si notre obsession pour l’intelligence artificielle nous rendait aveugles aux autres formes d’intelligence qui nous entourent ? Bridle constate que nous investissons des milliards pour créer des machines « intelligentes » tout en négligeant les intelligences animales, végétales, fongiques qui existent depuis des millions d’années.
Les oiseaux fabriquent des outils. Les poulpes résolvent des problèmes complexes avec un système nerveux radicalement différent du nôtre. Les arbres communiquent entre eux via des réseaux souterrains de champignons, ce que les scientifiques appellent désormais le « Wood Wide Web ». Les abeilles pratiquent une forme de démocratie pour choisir l’emplacement de leur ruche.
Bridle ne se contente pas d’énumérer ces exemples fascinants. Il interroge notre définition même de l’intelligence. Pourquoi considérons-nous qu’un algorithme capable de battre un champion d’échecs est « intelligent », alors que nous refusons ce qualificatif à un arbre capable de partager des nutriments avec ses voisins malades ? La réponse tient à notre anthropocentrisme. Nous avons défini l’intelligence à notre image, et tout ce qui s’en écarte nous semble inférieur ou simplement instinctif.
Cette vision étroite a des conséquences concrètes. Elle justifie l’exploitation sans limites du vivant. Elle oriente la recherche technologique vers des objectifs qui renforcent notre domination plutôt que notre coopération avec le reste du monde. À rebours de ce que Daniel Kahneman nous enseigne sur les mécanismes de la pensée, Bridle nous invite à questionner les fondements mêmes de notre conception de l’intelligence.
L’Umwelt ou comment chaque être perçoit son propre monde
Un concept revient régulièrement dans le livre : l’Umwelt. Ce terme allemand, forgé par le biologiste Jakob von Uexküll au début du XXe siècle, désigne l’environnement perceptif propre à chaque espèce. La tique ne perçoit que trois stimuli : la lumière, l’odeur de l’acide butyrique (présent dans la sueur des mammifères) et la température. Son monde se résume à ces trois signaux. Notre monde à nous est infiniment plus riche, mais il reste limité par nos sens et notre cognition.
Bridle utilise ce concept pour nous inviter à « dézoomer ». Sortir de notre lunette anthropocentrique. Accepter que d’autres êtres vivent dans des mondes tout aussi valides que le nôtre, simplement différents. Une chauve-souris navigue par écholocation. Un poisson électrique perçoit les champs magnétiques. Une plante réagit à des stimuli chimiques sur des échelles de temps qui nous échappent.
Cette idée n’est pas qu’un exercice philosophique. Elle a des implications pratiques. Si nous reconnaissons que d’autres êtres possèdent leur propre Umwelt, leur propre forme d’intelligence adaptée à leur environnement, nous ne pouvons plus les traiter comme de simples ressources. Nous devons envisager une forme de cohabitation respectueuse.
Bridle évoque l’idée d’un « monde plus qu’humain ». Non pas un monde sans humains, mais un monde où nous acceptons de n’être qu’une espèce parmi d’autres, dotée de capacités particulières mais pas supérieures en valeur absolue.
Des arbres aux poulpes : les réseaux d’intelligence dans la nature
Le livre foisonne d’exemples concrets qui bousculent nos certitudes. Prenons les forêts. Les arbres ne sont pas des entités isolées en compétition pour la lumière. Ils forment des réseaux interconnectés via les mycorhizes, ces champignons symbiotiques qui relient leurs racines. Un arbre-mère peut ainsi nourrir ses descendants, partager des signaux d’alerte en cas d’attaque d’insectes, redistribuer des ressources aux individus affaiblis.
Les chercheurs parlent désormais d' »Internet des arbres ». Cette métaphore n’est pas anodine. Elle suggère que les réseaux décentralisés, que nous croyons avoir inventés avec Internet, existent dans la nature depuis des millions d’années. Et ils fonctionnent remarquablement bien, sans serveurs centraux, sans propriétaires, sans objectif de profit.
Bridle s’attarde aussi sur les poulpes. Ces créatures possèdent un système nerveux distribué, avec une grande partie de leurs neurones dans leurs tentacules. Chaque bras peut, en quelque sorte, « penser » de manière semi-autonome. Leur intelligence ne ressemble en rien à la nôtre, et pourtant ils résolvent des problèmes, utilisent des outils, font preuve de curiosité.
L' »Internet des animaux » évoqué par Bridle désigne ces nouvelles recherches qui suivent les déplacements et comportements animaux à grande échelle. Elles révèlent des formes de coordination et de communication que nous commençons à peine à comprendre. Les oiseaux migrateurs partagent des informations sur les routes à suivre. Les baleines transmettent des chants sur des milliers de kilomètres.
Vers des machines non-binaires et décentralisées
La partie la plus audacieuse du livre concerne la technologie elle-même. Bridle ne rejette pas les machines. Il propose de les concevoir autrement. Plutôt que de créer des IA qui reproduisent et amplifient nos biais, pourquoi ne pas s’inspirer des intelligences non-humaines ?
Trois principes guident sa vision des « nouvelles machines » :
Des machines non-binaires. Nos algorithmes actuels découpent le monde en catégories : bon ou mauvais, vrai ou faux, ami ou ennemi. Cette logique binaire est pauvre et dangereuse. Le vivant fonctionne rarement en noir et blanc. Bridle plaide pour des systèmes capables de gérer l’ambiguïté, la nuance, le spectre plutôt que la dichotomie.
Des machines décentralisées. Les grandes plateformes technologiques concentrent le pouvoir dans les mains de quelques entreprises. Cette centralisation est l’inverse de ce que fait la nature. Un réseau mycorhizien n’a pas de centre. Une nuée d’étourneaux n’a pas de chef. Des systèmes distribués, transparents, scrutables par tous : voilà ce que Bridle appelle de ses vœux.
Des machines « sans-savoirs ». L’expression peut surprendre. Bridle critique cette course à l’accumulation de données qui caractérise l’IA actuelle. Plus un modèle ingurgite d’informations, plus il est censé être performant. Mais cette approche conduit à des systèmes opaques, impossibles à auditer, qui reproduisent les préjugés contenus dans leurs données d’entraînement.
Le modèle open source incarne en partie cette vision. Un logiciel dont le code est accessible à tous peut être examiné, critiqué, amélioré collectivement. C’est une forme de décentralisation du savoir technologique.
Ce que les entrepreneurs peuvent retenir de cette vision
Un livre qui parle d’arbres et de poulpes a-t-il quelque chose à dire aux entrepreneurs ? Plus qu’on ne pourrait le croire.
La première leçon concerne l’innovation. Bridle montre que les solutions les plus élégantes existent souvent déjà dans la nature. Le biomimétisme, cette discipline qui s’inspire du vivant pour concevoir des produits et des systèmes, gagne du terrain. Le velcro s’inspire des fruits de bardane. Les éoliennes s’inspirent des nageoires de baleine. Les bâtiments climatisés sans énergie s’inspirent des termitières. L’entrepreneur qui élargit son regard au-delà de la technologie pure peut y trouver des idées que ses concurrents n’ont pas vues.
La deuxième leçon porte sur les modèles organisationnels. Les structures hiérarchiques traditionnelles ressemblent à nos technologies centralisées : un centre qui commande, une périphérie qui exécute. Les réseaux naturels fonctionnent autrement. Ils sont résilients parce que décentralisés. Si un nœud disparaît, le réseau s’adapte. Certaines entreprises expérimentent déjà des organisations plus distribuées, avec davantage d’autonomie pour les équipes. Bridle offre une justification philosophique à cette tendance.
La troisième leçon touche à l’humilité. Dans un monde obsédé par la disruption et la domination du marché, Bridle rappelle que la coopération est souvent plus efficace que la compétition. Les arbres d’une forêt ne cherchent pas à éliminer leurs voisins. Ils prospèrent ensemble. Cette perspective peut sembler naïve dans un contexte économique féroce. Elle n’en reste pas moins une invitation à repenser les relations entre entreprises, avec les clients, avec l’environnement.
Les limites d’une approche foisonnante
Ce livre n’est pas exempt de défauts. La critique principale qu’on peut lui adresser : il est parfois trop foisonnant. Bridle convoque la biologie, l’histoire, l’éthologie, l’informatique, la philosophie, les arts. Des oracles grecs aux séquoias, des ordinateurs hydrauliques aux satellites. Cette érudition impressionne, mais elle peut aussi noyer le lecteur.
On passe d’un sujet à l’autre sans toujours saisir le fil conducteur. La masse d’informations supplée parfois à l’analyse critique. Certains passages auraient mérité d’être creusés davantage. D’autres auraient pu être élagués sans que l’argument central en souffre.
Le livre séduit dans sa description des avancées scientifiques et technologiques. Il convainc moins quand il s’aventure sur le terrain des propositions concrètes. Comment, exactement, construire ces « machines non-binaires » ? Quels modèles économiques permettraient de financer des technologies décentralisées qui échappent à la logique du profit ? Ces questions restent en suspens.
On peut aussi reprocher à Bridle une certaine idéalisation du vivant. Les réseaux naturels ne sont pas exempts de conflits, de parasitisme, de compétition féroce. La nature n’est pas un modèle idyllique de coopération universelle. En la présentant parfois ainsi, Bridle affaiblit son propos.
Malgré ces réserves, le livre mérite d’être lu. Il ouvre des perspectives. Il pose des questions que peu d’auteurs osent formuler. Pour qui s’intéresse aux liens entre technologie, écologie et société, c’est une lecture stimulante. À condition d’accepter de se laisser porter par les digressions.
Questions fréquentes sur le livre
Le livre est-il disponible en français ?
Oui, Toutes les intelligences du monde est paru aux éditions du Seuil en 2023. Le sous-titre français est « Animaux, plantes, machines ». Le titre original anglais est Ways of Being: Animals, Plants, Machines: The Search for a Planetary Intelligence.
Faut-il des connaissances en biologie ou en informatique pour lire ce livre ?
Non. Bridle écrit pour un public général. Il explique les concepts scientifiques de manière accessible. Certains passages peuvent demander de la concentration, mais aucun prérequis technique n’est nécessaire.
Ce livre est-il anti-technologie ?
Pas du tout. Bridle ne rejette pas la technologie. Il critique certaines orientations actuelles et propose d’autres voies. Il veut des machines conçues différemment, pas l’absence de machines.
Quel rapport avec l’entrepreneuriat ?
Le livre invite à repenser l’innovation en s’inspirant du vivant, à envisager des structures organisationnelles plus décentralisées, et à questionner le modèle de croissance fondé sur l’extraction et la domination. Des réflexions utiles pour tout dirigeant.
James Bridle écrit-il d’autres livres ?
Oui. Son premier livre, New Dark Age (2018), explore les dangers de notre dépendance aux technologies numériques. Il a également produit New Ways of Seeing, une série pour BBC Radio 4 sur l’art et la technologie.
Qu’est-ce que l’Umwelt dont parle le livre ?
L’Umwelt est un concept du biologiste Jakob von Uexküll. Il désigne l’environnement perceptif propre à chaque espèce. Chaque être vit dans un monde façonné par ses sens et ses capacités cognitives.
Le livre propose-t-il des solutions concrètes ?
Partiellement. Bridle trace des directions : machines non-binaires, décentralisées, transparentes. Mais le détail de la mise en œuvre reste flou. C’est davantage un livre d’idées qu’un manuel pratique.

