En bref : Jerry Colonna, ancien capital-risqueur devenu « CEO Whisperer », propose dans Reboot une approche radicale du leadership. Sa thèse : les dirigeants échouent rarement par manque de compétences techniques, mais parce qu’ils fuient leurs blessures intérieures. En combinant bouddhisme, psychologie jungienne et expérience entrepreneuriale, il invite à un auto-questionnement brutal. La question centrale : « Comment ai-je contribué à créer les situations que je dis ne pas vouloir ? »
Les livres sur le leadership se comptent par milliers. La plupart parlent de stratégie, d’exécution, de gestion d’équipe. Reboot ne parle de rien de tout ça. Ou plutôt, il en parle autrement. Jerry Colonna pose une question que peu d’auteurs osent formuler : et si vos plus gros problèmes de dirigeant venaient de vous-même ?
Du gamin de Brooklyn au « chuchoteur des CEO »
Jerry Colonna a grandi à Brooklyn dans les années 1970. Son père, correcteur d’épreuves dans l’imprimerie, perd son emploi quand Jerry a onze ans. L’informatisation a rendu son métier obsolète. Cette expérience marque profondément le futur investisseur. Il apprend tôt que le succès peut disparaître du jour au lendemain.
Après des études à Queens College, financées par des petits boulots et une bourse providentielle, il se lance dans le journalisme. Pendant dix ans, il travaille chez InformationWeek, dont trois ans comme rédacteur en chef. En 1995, il bifurque vers le capital-risque et rejoint CMG@Ventures, l’un des premiers fonds dédiés à Internet.
L’année suivante, il cofonde Flatiron Partners avec Fred Wilson. Le fonds devient l’un des plus performants de New York, avec des participations dans GeoCities et le New York Times Digital. Les levées de fonds s’enchaînent : 150 millions de dollars en 1996, puis 500 millions. Colonna intègre ensuite JPMorgan Partners comme associé.
Et puis tout s’effondre. Pas le fonds. Lui.
Au sommet de sa carrière, Colonna sombre dans une dépression sévère. Plus il réussit, plus il se sent vide. Il finit par quitter la finance et se forme au coaching. En 2007, il lance sa pratique. Aujourd’hui, il dirige Reboot.io, anime un podcast écouté par des milliers de fondateurs, et a été surnommé le « CEO Whisperer » par Gimlet Media. Son premier livre, Reboot, est devenu un bestseller du New York Times.
L’auto-questionnement radical : la méthode Colonna
La formule de Colonna tient en une équation : compétences pratiques + auto-questionnement radical + expériences partagées = leadership amélioré + résilience. Le terme clé ici, c’est « radical ». Il ne s’agit pas de méditer cinq minutes le matin ou de tenir un journal de gratitude.
L’auto-questionnement radical, c’est se poser les questions qui font mal. La plus célèbre : « How have I been complicit in creating the conditions I say I don’t want? » En français : comment ai-je contribué à créer les situations que je prétends ne pas vouloir ?
Cette question dérange. Elle implique que le dirigeant n’est pas seulement victime de ses circonstances, mais acteur de ses propres difficultés. Le collaborateur toxique que vous n’avez pas viré pendant deux ans. Le cofondateur avec qui vous ne communiquez plus. La culture d’entreprise dysfonctionnelle que vous dénoncez mais que vous alimentez chaque jour.
Colonna combine trois influences qui peuvent sembler incompatibles : le bouddhisme, la psychologie jungienne et le pragmatisme entrepreneurial. Du bouddhisme, il retient l’attention portée au moment présent et l’acceptation de ce qui est. De Jung, l’idée que nos comportements actuels sont façonnés par des blessures anciennes, souvent inconscientes. De l’entrepreneuriat, l’exigence de résultats concrets.
Sa conviction profonde : de meilleurs humains font de meilleurs leaders. Le travail sur soi n’est pas un luxe de privilégié ou une faiblesse. C’est une nécessité stratégique.
Les démons des fondateurs : ce que Colonna observe chez ses clients
Après vingt ans à coacher des CEO, Colonna a identifié des schémas récurrents. Les mêmes traits qui ont permis à ces dirigeants de réussir finissent par les détruire.
L’hyperactivité qui a permis de lancer l’entreprise devient incapacité à déléguer. Le perfectionnisme qui a séduit les premiers investisseurs se transforme en micro-management étouffant. La résilience face à l’adversité mute en déni des problèmes relationnels. Ces qualités ont fonctionné à un moment donné. Elles ne fonctionnent plus.
Colonna observe aussi une déconnexion croissante entre succès extérieur et bien-être intérieur. Plus l’entreprise grandit, plus le dirigeant se sent seul. Il ne peut plus parler à ses employés de ses doutes. Il ne veut pas inquiéter ses investisseurs. Son conjoint ne comprend pas vraiment ce qu’il vit. Cette solitude rejoint les difficultés concrètes du métier de CEO décrites par Ben Horowitz, qui parle lui aussi de ce que personne ne dit sur la vie de dirigeant.
Le syndrome d’identification est un autre piège fréquent. Le fondateur finit par confondre sa valeur personnelle avec la valeur de son entreprise. Si la startup échoue, il échoue. Si un investisseur critique le produit, il se sent personnellement attaqué. Cette fusion identitaire rend impossible toute prise de recul.
Enfin, l’épuisement comme badge d’honneur. Dans la culture startup, travailler 80 heures par semaine est valorisé. Dormir peu est un signe de dévouement. Colonna voit régulièrement des dirigeants au bord du burnout qui considèrent leur état comme normal, voire souhaitable.
Ce que ce livre change pour un dirigeant
Reboot n’est pas un livre de recettes. On n’y trouve pas de méthode en sept étapes ou de framework à appliquer lundi matin. Son apport est ailleurs.
D’abord, il normalise la souffrance des dirigeants. Beaucoup de fondateurs pensent être les seuls à douter, à avoir peur, à se sentir dépassés. Découvrir que Jerry Colonna, investisseur à succès, a lui-même traversé une dépression majeure libère la parole. On peut réussir et aller mal. On peut diriger et avoir besoin d’aide.
Ensuite, le livre invite à poser les bonnes questions plutôt qu’à chercher les bonnes réponses. Dans un monde obsédé par les solutions, c’est un changement de perspective radical. Parfois, comprendre pourquoi on répète toujours le même schéma vaut mieux que trouver un nouveau hack de productivité.
Colonna insiste aussi sur la résilience comme objectif ultime. Les compétences de leadership sont utiles, mais insuffisantes. Un dirigeant techniquement compétent mais émotionnellement fragile finira par craquer. La capacité à encaisser les coups, à rebondir après un échec, à maintenir son cap malgré l’incertitude, ça se travaille. Et ça passe par un travail intérieur.
Enfin, le livre réhabilite la vulnérabilité. Admettre qu’on ne sait pas tout, qu’on a peur, qu’on a besoin des autres n’est pas un aveu de faiblesse. C’est une force. Les équipes font davantage confiance aux leaders authentiques qu’aux facades de compétence.
Les limites du livre : pour qui, et pour qui pas
Reboot n’est pas pour tout le monde. Son style introspectif peut dérouter les lecteurs qui cherchent de l’actionnable immédiat. Les premières pages peuvent sembler lentes si vous attendez des conseils pratiques.
Les références au bouddhisme et à la psychologie jungienne ne parleront pas à tous. Colonna assume ces influences sans les imposer, mais elles imprègnent tout le livre. Les allergiques au développement personnel ou à la spiritualité risquent de décrocher.
Le livre manque parfois de méthodes concrètes. On comprend l’importance de l’auto-questionnement, mais comment le pratiquer au quotidien ? Colonna suggère le coaching, la thérapie, les groupes de pairs, mais reste flou sur les modalités pratiques.
Ce livre convient particulièrement aux dirigeants en crise existentielle. Ceux qui se demandent pourquoi ils font ce qu’ils font. Ceux qui réussissent selon les critères extérieurs mais se sentent vides à l’intérieur. Ceux qui répètent les mêmes erreurs relationnelles malgré leur intelligence et leur expérience. Pour eux, Reboot peut être un déclic.
Il conviendra moins aux jeunes entrepreneurs qui ont besoin de compétences de base, ou aux dirigeants qui vont bien et cherchent simplement à optimiser leur performance.
Questions fréquentes
QUELLE EST LA THÈSE PRINCIPALE DE REBOOT ?
Les dirigeants échouent rarement par manque de compétences techniques. Ils échouent parce qu’ils fuient leurs blessures intérieures, reproduisent des schémas comportementaux dysfonctionnels et refusent de se regarder en face. L’auto-questionnement radical est le chemin vers un leadership plus sain et plus durable.
JERRY COLONNA EST-IL CRÉDIBLE COMME COACH ?
Son parcours lui confère une légitimité rare. Ancien journaliste, cofondateur d’un fonds de capital-risque à succès, associé chez JPMorgan, il a vécu les deux côtés : le succès extérieur et l’effondrement intérieur. Il ne parle pas depuis une tour d’ivoire académique mais depuis l’expérience vécue.
LE LIVRE EST-IL DISPONIBLE EN FRANÇAIS ?
Non, il n’existe pas de traduction française officielle à ce jour. Le titre original est « Reboot: Leadership and the Art of Growing Up », publié chez Harper Business en 2019.
À QUI S’ADRESSE CE LIVRE ?
Aux dirigeants, fondateurs et managers qui sentent que quelque chose ne va pas malgré leur réussite apparente. À ceux qui répètent les mêmes erreurs, qui s’épuisent, qui se sentent seuls. Moins adapté aux débutants qui ont d’abord besoin de compétences pratiques.
QUELLE EST LA QUESTION CENTRALE À SE POSER SELON COLONNA ?
« How have I been complicit in creating the conditions I say I don’t want? » Comment ai-je contribué à créer les situations que je dis ne pas vouloir ? Cette question force à reconnaître sa responsabilité dans ses propres difficultés.
REBOOT EST-IL UN LIVRE DE DÉVELOPPEMENT PERSONNEL OU DE BUSINESS ?
Les deux, et c’est sa force. Colonna refuse cette distinction. Pour lui, le développement personnel du dirigeant est une question business. Un leader qui va mal prend de mauvaises décisions, crée une culture toxique et finit par faire couler son entreprise.

