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Built to Last de Collins et Porras : construire une horloge plutôt que donner l’heure

En bref : Jim Collins et Jerry Porras, professeurs à Stanford, ont étudié 18 entreprises visionnaires pendant six ans. Leur découverte : ces entreprises surperforment le marché de 15 fois non grâce à un leader charismatique ou un produit génial, mais grâce à une architecture organisationnelle solide. Idéologie centrale, objectifs audacieux (BHAG), culture exigeante : un manuel pour bâtir des entreprises qui traversent les décennies.

Deux professeurs de Stanford, six années de recherche

L’histoire de Built to Last commence à Stanford, où deux parcours se croisent. Jim Collins, diplômé en mathématiques puis MBA, enseigne à la Graduate School of Business après des passages chez McKinsey et Hewlett-Packard. Jerry Porras, d’origine hispanique, a gravi les échelons différemment : ingénieur électricien formé au Texas, MBA à Cornell, doctorat à UCLA. Il rejoint Stanford en 1972 et devient professeur de comportement organisationnel, puis doyen associé de 1991 à 1994.

En 1988, les deux hommes lancent un projet ambitieux. Ils veulent comprendre ce qui distingue les entreprises qui traversent les décennies de celles qui s’effondrent. Pas les entreprises simplement performantes, mais les entreprises visionnaires, celles qui semblent transcender les cycles économiques et les modes managériales.

La méthodologie est rigoureuse. Ils sélectionnent 18 entreprises considérées comme visionnaires par des centaines de dirigeants interrogés : 3M, American Express, Boeing, Citicorp, Ford, General Electric, Hewlett-Packard, IBM, Johnson & Johnson, Marriott, Merck, Motorola, Nordstrom, Philip Morris, Procter & Gamble, Sony, Wal-Mart, Walt Disney.

Chaque entreprise visionnaire est comparée à un concurrent direct qui avait les mêmes chances au départ mais n’a pas atteint le même niveau : 3M contre Norton, Procter & Gamble contre Colgate-Palmolive, Sony contre Kenwood. Cette approche comparative permet d’isoler ce qui fait vraiment la différence.

Les résultats sont spectaculaires. De 1926 à 1990, un dollar investi dans le marché boursier général aurait été multiplié par 415. Ce même dollar investi dans les entreprises de comparaison aurait été multiplié par 955. Et dans les entreprises visionnaires ? Par 6 356. Quinze fois mieux que le marché.

Le livre paraît en 1994 chez HarperBusiness. Il devient rapidement un best-seller international, traduit en 25 langues, avec plus d’un million d’exemplaires vendus.

Construire une horloge, pas donner l’heure

La métaphore centrale du livre tient en une image : la différence entre donner l’heure et construire une horloge. Donner l’heure, c’est avoir une grande idée, un produit révolutionnaire, un moment de génie. Construire une horloge, c’est créer une organisation capable de produire de grandes idées génération après génération.

Collins et Porras démontent plusieurs mythes. Non, il ne faut pas une grande idée pour démarrer une entreprise visionnaire. Hewlett-Packard a été fondée sans savoir ce qu’elle allait produire. Sony a commencé par fabriquer des cuiseurs de riz qui ne fonctionnaient pas. Ce n’est pas le produit initial qui compte, c’est la capacité à construire une organisation qui s’adapte.

Non, il ne faut pas un leader charismatique et visionnaire. Les fondateurs des entreprises visionnaires n’étaient pas plus charismatiques que ceux des entreprises de comparaison. Ce qui les distinguait : leur obsession de construire l’entreprise elle-même comme leur œuvre principale, pas de bâtir leur légende personnelle.

L’entreprise devient l’horloge, un mécanisme qui continue de fonctionner indépendamment de son créateur. Walt Disney est mort en 1966, mais Disney continue d’innover et de se réinventer. Sam Walton n’est plus là, mais Wal-Mart poursuit son expansion. L’entreprise transcende son fondateur.

Cette vision rejoint ce que Simon Sinek développera plus tard avec son concept du « pourquoi » : les entreprises durables sont celles qui savent pourquoi elles existent, au-delà du simple profit.

Idéologie centrale et BHAG : préserver et stimuler

Le paradoxe fondamental des entreprises visionnaires tient en une formule : préserver le cœur ET stimuler le progrès. Pas l’un ou l’autre. Les deux simultanément.

Le cœur à préserver, c’est l’idéologie centrale. Elle se compose de deux éléments. D’abord les valeurs fondamentales, ces principes non négociables qui guident les décisions même quand ils coûtent de l’argent. Ensuite la raison d’être, ce « pourquoi » de l’entreprise qui va au-delà du profit. Johnson & Johnson existe pour « soulager la douleur et la maladie ». 3M existe pour « résoudre de façon innovante des problèmes non résolus ».

Cette idéologie ne change pas. Les stratégies changent, les produits changent, les marchés changent, mais l’idéologie reste. C’est la différence entre ce qui est sacré et ce qui est adaptable.

Pour stimuler le progrès, Collins et Porras identifient plusieurs mécanismes. Le plus frappant : les BHAG, prononcé « bi-hag », pour Big Hairy Audacious Goals. Des objectifs audacieux, presque effrayants, qui mobilisent l’organisation entière. Boeing qui décide de construire le 747, un avion si ambitieux qu’un échec aurait coulé l’entreprise. Ford qui veut « démocratiser l’automobile ». Ces objectifs créent une tension créatrice qui pousse l’organisation hors de sa zone de confort.

Autre mécanisme : essayer beaucoup de choses et garder ce qui marche. Les entreprises visionnaires ne planifient pas tout. Elles expérimentent, échouent souvent, mais retiennent les succès. 3M a institutionnalisé ce principe avec sa règle des 15% : chaque employé peut consacrer 15% de son temps à des projets personnels. Le Post-it est né de cette liberté.

Ce que ce livre change pour un entrepreneur

Les enseignements de Built to Last trouvent des applications directes pour tout dirigeant qui veut construire une entreprise durable.

Premier changement de perspective : définir son idéologie centrale. Pas un exercice de communication, pas un slogan marketing. Une vraie réflexion sur les valeurs non négociables et la raison d’être. Collins et Porras proposent un test simple : si ces valeurs vous coûtaient de l’argent, les garderiez-vous quand même ? Si la réponse est non, ce ne sont pas de vraies valeurs.

Deuxième enseignement : former ses successeurs en interne. Les entreprises visionnaires ont promu des dirigeants internes dans 94% des cas sur 1700 années d’histoire cumulée. Elles investissent massivement dans le développement des talents. Le dirigeant actuel pense à son remplacement dès le premier jour, pas la veille de son départ.

Troisième leçon : créer une culture exigeante. Les entreprises visionnaires ne sont pas des endroits confortables pour tout le monde. Elles ont des attentes élevées, des normes strictes, une tolérance limitée pour ceux qui ne partagent pas l’idéologie. Cette exigence filtre naturellement ceux qui ne s’adaptent pas et renforce la cohésion de ceux qui restent.

Quatrième point : définir des BHAG. Un objectif qui fait peur mais qui mobilise. Pas une prévision prudente, pas un budget réaliste. Un défi qui semble presque impossible mais qui galvanise l’équipe. L’ambition comme carburant du progrès.

Les limites du livre

Built to Last n’échappe pas à certaines critiques légitimes.

Le problème du biais de survivant d’abord. Collins et Porras ont sélectionné des entreprises qui avaient réussi, puis cherché ce qu’elles avaient en commun. Mais combien d’entreprises avaient les mêmes caractéristiques sans pour autant devenir visionnaires ? L’étude ne répond pas à cette question.

Le devenir des entreprises étudiées ensuite. Certaines ont connu des difficultés depuis la publication. Motorola a été dépassée par Nokia puis par Apple. Ford a frôlé la faillite en 2008. Circuit City, cité en exemple dans Good to Great, le livre suivant de Collins, a disparu. Ces évolutions ne prouvent pas que les principes sont faux, mais elles rappellent que rien n’est définitif.

Le contexte également. L’étude porte sur des entreprises américaines, principalement industrielles, dans la seconde moitié du XXème siècle. L’économie numérique, la mondialisation, l’accélération des cycles ont changé les règles. Les principes se transposent, mais avec des adaptations.

La mise en application enfin. Des concepts comme « idéologie centrale » ou « BHAG » peuvent sembler flous quand on essaie de les appliquer concrètement. Le livre inspire mais ne donne pas toujours les outils pratiques pour passer à l’action.

La traduction française est disponible sous le titre « Bâties pour durer » aux éditions First.

Pour qui ce livre est fait ? Pour les entrepreneurs qui veulent construire une entreprise qui leur survivra. Pour les dirigeants qui s’interrogent sur ce qui fait la différence entre une bonne entreprise et une entreprise exceptionnelle. Pour quiconque cherche un cadre de réflexion sur la durabilité organisationnelle.

FAQ

QUI SONT JIM COLLINS ET JERRY PORRAS ?

Jim Collins et Jerry Porras sont deux professeurs de la Stanford Graduate School of Business. Collins, diplômé de Stanford en mathématiques puis MBA, est aussi un alpiniste chevronné. Porras, d’origine hispanique, est spécialiste du comportement organisationnel. Ils ont collaboré pendant six ans sur cette recherche.

QU’EST-CE QU’UN BHAG ?

BHAG signifie Big Hairy Audacious Goal, un objectif ambitieux et audacieux. C’est un défi qui semble presque impossible mais qui mobilise toute l’organisation. Exemples : Boeing construisant le 747, Ford démocratisant l’automobile. Un bon BHAG est clair, aligné avec l’idéologie, et pousse hors de la zone de confort.

QUELLES ENTREPRISES ONT ÉTÉ ÉTUDIÉES ?

Les 18 entreprises visionnaires étudiées sont : 3M, American Express, Boeing, Citicorp, Ford, General Electric, Hewlett-Packard, IBM, Johnson & Johnson, Marriott, Merck, Motorola, Nordstrom, Philip Morris, Procter & Gamble, Sony, Wal-Mart et Walt Disney.

LE LIVRE EST-IL DISPONIBLE EN FRANÇAIS ?

Oui, le livre est traduit en français sous le titre « Bâties pour durer » aux éditions First. La traduction reprend l’intégralité du contenu original publié en 1994.

QUELLE DIFFÉRENCE AVEC GOOD TO GREAT ?

Built to Last (1994) étudie les entreprises qui ont toujours été visionnaires. Good to Great (2001), le livre suivant de Collins seul, étudie les entreprises qui sont passées de bonnes à excellentes. Les deux livres se complètent : Good to Great explique comment faire le saut, Built to Last explique comment durer après.

LES ENTREPRISES ÉTUDIÉES SONT-ELLES TOUJOURS VISIONNAIRES ?

Certaines ont maintenu leur excellence, d’autres ont décliné. Motorola a été dépassée, Ford a frôlé la faillite en 2008. Ces évolutions montrent que l’excellence demande un effort permanent. Les principes du livre restent valides, mais leur application doit être constante.

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