En bref : Niklas Modig et Pär Åhlström démontrent que l’obsession de l’efficience des ressources, garder tout le monde occupé, génère paradoxalement plus de travail et de délais. La vraie efficience se mesure au temps que met le client à obtenir ce qu’il veut. Ce changement de perspective transforme radicalement la manière dont une entreprise crée de la valeur.
Deux chercheurs suédois qui simplifient enfin le Lean
Niklas Modig est chercheur à la Stockholm School of Economics, spécialisé dans les questions d’efficience opérationnelle. Son co-auteur Pär Åhlström dirige le Centre for Operational Excellence de la même institution. Ensemble, ils ont passé des années à étudier pourquoi tant d’entreprises échouent dans leur transformation Lean malgré des investissements considérables.
Leur constat de départ est simple : le Lean est devenu un fourre-tout. Kaizen, 5S, kanban, flux tiré… Les outils se sont multipliés sans que personne ne comprenne vraiment ce qui les relie. Les entreprises collectionnent les méthodes comme des trophées, sans saisir la philosophie sous-jacente. Le livre « This is Lean », publié en 2012 et traduit depuis en quatorze langues, a pour ambition de revenir aux fondamentaux.
Plus de 220 000 exemplaires vendus plus tard, force est de constater que le message a trouvé son public. Des dirigeants du monde entier ont découvert grâce à cet ouvrage une distinction fondamentale qu’ils n’avaient jamais formulée clairement : la différence entre efficience des ressources et efficience de flux.
Efficience des ressources contre efficience de flux
Modig et Åhlström commencent par une question déstabilisante : que signifie être efficient ? La réponse traditionnelle, celle que la plupart des managers donnent instinctivement, concerne les ressources. Une machine est efficiente si elle tourne en permanence. Un employé est efficient s’il est occupé à cent pour cent. Un bureau est efficient s’il n’y a pas de temps mort.
Cette vision, les auteurs l’appellent « efficience des ressources ». Elle domine la pensée managériale depuis Frederick Taylor et le management scientifique. Elle a une logique imparable : si j’ai payé une machine ou un salarié, autant qu’ils travaillent tout le temps. Chaque minute d’inactivité représente un gaspillage.
L’efficience de flux adopte une perspective radicalement différente. Elle se place du côté du client, ou plus précisément de ce que le client veut obtenir. Le « flux » désigne le parcours d’une unité de valeur depuis le moment où un besoin apparaît jusqu’à sa satisfaction. Pour un patient aux urgences, c’est le temps entre son arrivée et le début du traitement. Pour une commande e-commerce, c’est le délai entre le clic et la livraison.
L’efficience de flux mesure le ratio entre le temps où l’on travaille activement sur le besoin du client et le temps total que le client attend. Si un dossier administratif nécessite deux heures de travail effectif mais met trois semaines à être traité, l’efficience de flux est catastrophique. Peu importe que chaque employé soit occupé en permanence.
Le paradoxe qui change tout
Le cœur du livre réside dans ce que les auteurs appellent le « paradoxe de l’efficience ». En cherchant à maximiser l’efficience des ressources, les organisations génèrent paradoxalement plus de travail. C’est contre-intuitif mais les mécanismes sont bien documentés.
Premier mécanisme : les files d’attente. Pour garder les ressources occupées, il faut des réserves de travail. Ces réserves créent des files d’attente. Plus les files s’allongent, plus les délais augmentent. Plus les délais augmentent, plus les clients appellent pour savoir où en est leur dossier. Ces appels créent du travail supplémentaire.
Deuxième mécanisme : les transferts. Quand une ressource spécialisée a fini son travail, elle passe le dossier à la ressource suivante. Chaque transfert crée des risques d’erreur, des besoins de coordination, des délais d’attente. L’information se perd, les malentendus se multiplient, le travail doit parfois être refait.
Troisième mécanisme : la variabilité. Dans un système optimisé pour l’utilisation des ressources, la moindre variation devient catastrophique. Un employé malade, une commande inhabituelle, un problème technique, et c’est toute la chaîne qui se grippe. Les managers passent leur temps à gérer des urgences plutôt qu’à améliorer le système.
Modig et Åhlström illustrent ce paradoxe avec l’exemple d’un centre de soins. En voulant optimiser le temps des médecins, ressource rare et coûteuse, le système multiplie les rendez-vous fragmentés, les examens préliminaires, les consultations de spécialistes. Le patient passe des mois à naviguer dans le système pour un problème qui pourrait se régler en quelques heures de prise en charge concentrée. La compréhension du facteur temps comme avantage compétitif éclaire bien ces enjeux.
La matrice de l’efficience
Les auteurs proposent un outil simple pour visualiser où se situe une organisation : la matrice de l’efficience. L’axe horizontal représente l’efficience des ressources, l’axe vertical l’efficience de flux. Quatre zones se dessinent.
En bas à gauche : le désert. Faible efficience sur les deux dimensions. L’organisation gaspille ses ressources sans satisfaire ses clients. C’est rare mais ça existe, souvent dans des structures en fin de vie.
En bas à droite : l’île efficiente. Forte efficience des ressources, faible efficience de flux. C’est la situation la plus courante. Les employés sont débordés, les machines tournent à plein régime, mais les clients attendent et les délais s’allongent. L’organisation confond agitation et performance.
En haut à gauche : l’océan de flux. Forte efficience de flux, faible efficience des ressources. Les clients sont servis rapidement mais les ressources sont sous-utilisées. C’est économiquement difficile à tenir mais parfois stratégiquement pertinent dans des secteurs où la réactivité crée un avantage concurrentiel.
En haut à droite : l’état parfait. Les deux efficiences maximisées simultanément. C’est l’objectif théorique, jamais vraiment atteint, mais vers lequel tendent les organisations véritablement Lean.
Ce que ça change pour un dirigeant
La distinction flux/ressources transforme la manière de piloter une organisation. D’abord dans les indicateurs. Mesurer le taux d’occupation des équipes ou le rendement des machines ne suffit plus. Il faut suivre le temps de traversée, le délai entre la demande client et sa satisfaction. Ce simple changement de perspective révèle souvent des inefficiences massives que les indicateurs traditionnels masquaient.
Ensuite dans l’organisation du travail. Plutôt que de spécialiser à outrance pour maximiser l’utilisation des expertises, on peut constituer des équipes polyvalentes capables de traiter un besoin de bout en bout. Moins de transferts, moins de files d’attente, moins de coordination. Le flux s’accélère même si chaque individu passe du temps sur des tâches qui ne correspondent pas exactement à sa spécialité.
Dans la gestion de la capacité également. Accepter une certaine marge de manœuvre dans les ressources n’est plus du gaspillage mais un investissement dans la réactivité. Cette marge permet d’absorber les variations sans créer de files d’attente. Elle libère aussi du temps pour l’amélioration continue.
Pour un entrepreneur, les implications sont directes. Quand un prospect demande un devis, combien de temps s’écoule avant qu’il le reçoive ? Quand un client signale un problème, en combien de temps est-il résolu ? Ces délais, souvent ignorés, déterminent largement la satisfaction client et donc la pérennité de l’entreprise.
Les limites d’une théorie séduisante
Le livre a ses angles morts. D’abord, il simplifie parfois à l’excès. La dichotomie flux/ressources est pédagogiquement efficace mais la réalité est plus nuancée. Certaines industries, les semi-conducteurs par exemple, ne peuvent tout simplement pas se permettre de sous-utiliser des équipements qui coûtent des centaines de millions.
Les exemples choisis, majoritairement dans les services et la santé, ne se transposent pas toujours facilement à l’industrie manufacturière lourde ou aux activités à forte intensité capitalistique. L’entrepreneur d’une startup digitale y trouvera plus facilement son compte que le directeur d’une raffinerie.
Le livre reste également assez théorique sur le « comment ». Il explique brillamment le « pourquoi » de l’efficience de flux mais laisse le lecteur un peu démuni quand il s’agit de transformer concrètement son organisation. D’autres ouvrages, plus pratiques, complètent utilement la lecture.
Il faut noter que le livre n’est pas disponible en français à ce jour. Les lecteurs francophones devront se tourner vers la version anglaise ou la traduction espagnole.
Questions fréquentes
Quelle différence entre ce livre et les autres ouvrages sur le Lean ?
La plupart des livres sur le Lean décrivent des outils et des méthodes. Modig et Åhlström remontent à la philosophie fondamentale qui donne sens à ces outils. Leur distinction flux/ressources permet de comprendre pourquoi certaines transformations Lean échouent malgré l’application rigoureuse des méthodes.
Le livre s’applique-t-il aux petites structures ?
Les principes s’appliquent quelle que soit la taille de l’organisation. Une petite structure peut même mettre en œuvre l’efficience de flux plus facilement, ayant moins d’inertie organisationnelle. L’entrepreneur solo qui traite ses demandes clients sans les faire attendre pratique déjà l’efficience de flux.
Faut-il complètement abandonner l’efficience des ressources ?
Non, les auteurs ne prônent pas l’abandon de l’efficience des ressources. Ils suggèrent de rééquilibrer les priorités. Dans beaucoup d’organisations, l’efficience des ressources est devenue une obsession qui nuit à la création de valeur. Trouver le bon équilibre dépend du contexte de chaque entreprise.
Comment mesurer l’efficience de flux dans mon entreprise ?
Identifiez un parcours client type, de la demande initiale à la satisfaction du besoin. Mesurez le temps total et le temps où l’on travaille activement sur cette demande. Le ratio entre les deux donne l’efficience de flux. Un ratio de cinq pour cent n’est pas rare et révèle un potentiel d’amélioration considérable.
Ce livre remplace-t-il une formation au Lean ?
Il la complète plus qu’il ne la remplace. Le livre donne le cadre conceptuel, la compréhension profonde de ce que signifie être Lean. Les formations apportent les outils pratiques et l’accompagnement dans la mise en œuvre. Lire ce livre avant une formation permet d’en tirer beaucoup plus de valeur.
Les idées du livre sont-elles applicables aux services numériques ?
Parfaitement. Le développement logiciel agile, avec ses sprints courts et sa livraison continue, illustre l’efficience de flux. Les équipes DevOps qui réduisent le temps entre le code écrit et le code en production appliquent exactement les principes décrits par Modig et Åhlström.

