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Le temps c’est de l’argent de Cosima Dannoritzer : qui vole nos heures ?

En bref : Cosima Dannoritzer, réalisatrice de « Prêt à jeter », enquête sur la marchandisation du temps. De l’invention des fuseaux horaires aux méthodes de chronométrage industriel, jusqu’aux réseaux sociaux qui captent notre attention : le documentaire révèle comment notre temps est devenu la ressource la plus convoitée. Une réflexion salutaire pour tout entrepreneur qui court après les heures.

Cosima Dannoritzer, la réalisatrice qui décortique nos modes de consommation

Cosima Dannoritzer s’est fait connaître en 2011 avec « Prêt à jeter », documentaire diffusé sur Arte qui a mis en lumière l’obsolescence programmée. Ce film a contribué à faire entrer ce concept dans le débat public français et européen, inspirant même des évolutions législatives.

Avec « Le temps c’est de l’argent – Le braquage du siècle », coproduit par Yuzu Productions et Arte en 2018, elle poursuit son exploration des mécanismes économiques invisibles qui façonnent nos vies. Cette fois, ce n’est plus la durée de vie des objets qu’elle interroge, mais celle de nos journées. Le documentaire de 90 minutes pose une question simple : qui vole notre temps, et pourquoi ?

Quand le monde s’est mis à l’heure

Le documentaire commence par une plongée historique fascinante. Avant la révolution industrielle, chaque ville vivait à son propre rythme. L’heure de Paris n’était pas celle de Lyon, qui n’était pas celle de Marseille. Les clochers sonnaient selon le soleil local, et personne ne s’en portait plus mal.

L’arrivée du chemin de fer change tout. Impossible de coordonner des horaires de trains si chaque gare vit à une heure différente. En 1912, l’Observatoire de Paris crée le « temps universel ». Six antennes installées sur la tour Eiffel diffusent le signal horaire international. Le monde entier commence à battre au même rythme. Cette synchronisation, présentée comme un progrès technique, marque en réalité le début de l’asservissement collectif à une temporalité unique, celle du commerce et de l’industrie.

Frank Gilbreth et la chasse aux secondes perdues

Dannoritzer s’attarde sur Frank et Lillian Gilbreth, couple d’ingénieurs américains qui, dans les années 1920, ont révolutionné l’organisation du travail. Armés de caméras et d’horloges, ils filmaient les ouvriers pour analyser chacun de leurs gestes. L’objectif : éliminer les mouvements inutiles, optimiser chaque seconde.

Cette approche, connue sous le nom d’étude des temps et mouvements, a posé les bases du management scientifique. Un siècle plus tard, ses héritiers sont partout. Le documentaire montre des ouvriers américains de l’industrie du poulet à qui l’on refuse le droit d’aller aux toilettes pour éviter toute perte de temps. Au Japon, pays du « karoshi », la mort par surmenage, la pression à produire toujours plus vite a des conséquences dramatiques.

Comment les entreprises nous volent nos heures

Le documentaire ne se limite pas à l’usine. Il montre comment le temps est devenu une ressource que les entreprises extraient de nous, souvent à notre insu. Les réseaux sociaux en sont l’exemple le plus frappant. Chaque minute passée à scroller génère des données, de l’attention, de la valeur publicitaire. Notre temps libre est devenu leur matière première.

Dannoritzer établit un lien direct entre cette captation de l’attention et l’obsolescence programmée qu’elle avait documentée précédemment. Dans les deux cas, le modèle économique repose sur l’accélération : produire plus vite, consommer plus vite, jeter plus vite, recommencer. Cette course génère ce qu’elle appelle la « pauvreté en temps », ce paradoxe qui fait que plus nous possédons d’outils censés nous faire gagner du temps, plus nous avons l’impression d’en manquer.

Ce que ça change pour un entrepreneur

Pour un dirigeant, le documentaire de Dannoritzer offre plusieurs angles de réflexion. Le premier concerne sa propre relation au temps. Combien d’heures passées en réunions inutiles, en tâches administratives qui pourraient être déléguées ou automatisées, en pseudo-travail qui donne l’illusion de l’activité sans créer de valeur réelle ?

Le second angle touche au modèle économique de son entreprise. Participe-t-elle, même indirectement, à cette économie de l’accélération ? Les produits ou services vendus contribuent-ils à la « pauvreté en temps » des clients, ou au contraire leur en redonnent-ils ? Si vous réfléchissez à l’importance de se concentrer sur l’essentiel comme le préconise Gary Keller, le documentaire de Dannoritzer apporte un éclairage complémentaire sur les forces systémiques qui nous en empêchent.

Enfin, la question du management se pose. L’entreprise chronomètre-t-elle ses équipes comme les Gilbreth le faisaient il y a un siècle ? Ou reconnaît-elle que la productivité réelle ne se mesure pas en secondes économisées mais en valeur créée ?

Les limites du documentaire

Le format documentaire impose ses contraintes. En 90 minutes, Dannoritzer couvre un territoire immense, de l’histoire des fuseaux horaires aux algorithmes des réseaux sociaux. Certains sujets sont survolés. Le spectateur qui souhaite approfondir devra chercher ailleurs des analyses plus détaillées sur chaque thème abordé.

Par ailleurs, le documentaire adopte une posture critique, presque militante. Les solutions proposées restent vagues. On comprend le problème, mais les pistes pour y remédier à l’échelle individuelle ou collective sont peu développées. Le risque est de laisser le spectateur avec un sentiment d’impuissance face à des forces qui le dépassent.

Enfin, le documentaire date de 2018. Depuis, la pandémie de Covid-19 a bouleversé notre rapport au temps et au travail. Une mise à jour serait bienvenue pour intégrer ces nouvelles réalités.

Questions fréquentes

Où peut-on voir ce documentaire ?

« Le temps c’est de l’argent » est disponible sur plusieurs plateformes de vidéo à la demande, notamment via les médiathèques numériques. Il est également diffusé régulièrement sur Arte.

Existe-t-il un livre associé au documentaire ?

Non, Cosima Dannoritzer n’a pas publié de livre sur ce sujet. Le documentaire constitue l’œuvre principale. Pour approfondir les thèmes abordés, on peut se tourner vers les travaux de Hartmut Rosa sur l’accélération sociale.

Quel est le lien avec « Prêt à jeter » ?

Les deux documentaires partagent une même préoccupation : comprendre comment l’économie moderne organise le gaspillage. « Prêt à jeter » traitait du gaspillage des objets via l’obsolescence programmée. « Le temps c’est de l’argent » traite du gaspillage de notre temps via l’accélération permanente.

Le documentaire est-il adapté à un public professionnel ?

Le ton est accessible sans être simpliste. Les analyses historiques et économiques sont solides. Un dirigeant ou un manager y trouvera matière à réflexion sur l’organisation du travail et la gestion du temps dans son équipe.

Quelles alternatives au modèle décrit sont proposées ?

Le documentaire donne la parole à des individus et des collectifs qui résistent aux « voleurs de temps ». Des mouvements comme le slow food ou le slow work sont évoqués. Mais les solutions restent surtout individuelles, le documentaire ne proposant pas de réforme systémique.

Qu’est-ce que le karoshi mentionné dans le documentaire ?

Le karoshi est un terme japonais désignant la mort par surmenage au travail. Le phénomène, reconnu officiellement au Japon depuis les années 1980, illustre les conséquences extrêmes de la pression à la productivité. Le documentaire l’utilise comme exemple des dérives possibles.

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