En bref : Manoush Zomorodi démontre que l’ennui, loin d’être improductif, stimule notre créativité et notre capacité à résoudre des problèmes. Nos smartphones, en comblant chaque instant de vide, nous privent de ce temps mental précieux. À travers un défi de 7 jours testé par 20 000 participants, elle propose des exercices concrets pour retrouver l’espace mental nécessaire à l’innovation. Un plaidoyer pour l’équilibre, pas contre la technologie.
Une journaliste tech qui questionne notre rapport aux écrans
Manoush Zomorodi n’est pas une énième gourou du bien-être qui vous sermonne sur les dangers des écrans depuis sa retraite en montagne. C’est une journaliste tech. Elle anime « Note to Self » sur WNYC, la radio publique de New York, un podcast entièrement dédié à notre relation avec la technologie. Autant dire qu’elle baigne dedans quotidiennement.
Ce qui distingue son travail, c’est l’expérimentation. En 2015, plutôt que d’écrire un livre théorique de plus, elle lance le « Bored and Brilliant Challenge ». Le principe : inviter ses auditeurs à se déconnecter progressivement pendant une semaine, à travers des défis quotidiens. Plus de 20 000 personnes participent. Vingt mille cobayes volontaires qui documentent leurs difficultés, leurs découvertes, leurs rechutes aussi.
« Bored and Brilliant » compile les résultats de cette expérience collective. Zomorodi y ajoute des recherches en neurosciences et en psychologie cognitive pour expliquer ce que les participants ont vécu. Pourquoi supprimer une application pendant 24 heures provoque une vraie anxiété. Pourquoi l’ennui, cette sensation qu’on fuit comme la peste, active en réalité des zones cérébrales essentielles à la créativité.
Son approche fonctionne parce qu’elle refuse le manichéisme. Pas de discours anti-technologie primaire. Pas de nostalgie d’un âge d’or pré-smartphone. Juste une question pragmatique : et si notre cerveau avait besoin de moments de vide pour fonctionner correctement ? La réponse, étayée par la science et testée sur le terrain, mérite qu’on s’y arrête.
Quand le cerveau s’ennuie, il devient créatif
Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi vos meilleures idées surgissent sous la douche ? Ce n’est pas un hasard. Les neuroscientifiques ont découvert que notre cerveau, lorsqu’il semble inactif, travaille en réalité d’arrache-pied. Ils appellent cela le « default mode network », ou réseau du mode par défaut.
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, un cerveau qui s’ennuie consomme 95% de l’énergie d’un cerveau pleinement engagé dans une tâche. Que fait-il avec toute cette puissance ? Il vagabonde. L’esprit explore des souvenirs, anticipe l’avenir, établit des connexions entre des idées qui n’avaient rien à voir entre elles. C’est précisément dans ces moments de divagation mentale que naissent les insights et les solutions créatives. Cette compréhension du fonctionnement cérébral rejoint d’ailleurs les travaux de Thinking Fast and Slow de Kahneman sur nos deux systèmes de pensée.
Il y a encore dix ans, ces plages de vide ponctuaient nos journées. Attendre le bus, faire la queue, marcher sans but. Autant d’opportunités pour notre cerveau de partir en exploration. Aujourd’hui, la moindre seconde d’inactivité se trouve comblée par un écran. On scrolle. On vérifie. On consulte. Et le réseau par défaut n’a plus jamais l’occasion de faire son travail.
Les recherches de la neuroscientifique Mary Helen Immordino-Yang révèlent des conséquences préoccupantes chez les enfants hyperconnectés : une diminution de l’empathie et de la capacité à résoudre les problèmes de façon créative. Car ce réseau cérébral ne sert pas uniquement à l’innovation. Il nous aide aussi à comprendre les autres, à nous mettre à leur place. En supprimant l’ennui, nous avons peut-être sacrifié bien plus que quelques bonnes idées.
Notre addiction aux écrans tue notre capacité à penser
Votre attention est un produit. Les entreprises technologiques ne vendent pas des services, elles vendent votre temps de cerveau aux annonceurs. Zomorodi décortique cette économie de l’attention avec une lucidité qui fait froid dans le dos.
Les applications que vous utilisez chaque jour n’ont rien d’innocent. Notifications push, likes, scroll infini, récompenses aléatoires : ces mécanismes sont directement inspirés des techniques des casinos de Las Vegas. Les designers de la Silicon Valley ne s’en cachent plus. Ils admettent ouvertement avoir conçu leurs produits pour créer de la dépendance. Des milliards de dollars sont investis chaque année dans cette ingénierie de la captation.
Le résultat ? Notre façon de lire a muté. Avant internet, on parcourait un texte de manière linéaire, du début à la fin. Aujourd’hui, on survole, on scrolle, on clique compulsivement sur des liens. Cette fragmentation permanente détériore notre capacité à nous concentrer sur des contenus longs. Tenir vingt minutes sur un article devient un exploit.
Et puis il y a le multitâche. Twitter pendant la série Netflix. Instagram en marchant dans la rue. Facebook en mangeant. Nous ne sommes jamais vraiment présents nulle part.
Le point essentiel de Zomorodi : ce n’est pas votre faute. Vous n’êtes pas faible ou indiscipliné. Vous faites face à des systèmes conçus par des équipes entières d’ingénieurs et de psychologues pour exploiter vos failles cognitives. La première étape pour reprendre le contrôle, c’est de comprendre contre quoi vous vous battez.
Sept jours pour reprendre le contrôle
Le programme tient en une semaine, et chaque jour apporte son lot de surprises. Tout commence par l’observation pure : noter combien de fois on déverrouille son téléphone, sans chercher à changer quoi que ce soit. Les participants découvrent souvent des chiffres qui les sidèrent.
Le deuxième jour monte d’un cran. Fini de consulter l’écran en marchant ou dans les transports. Le téléphone reste au fond du sac. Beaucoup rapportent une sensation étrange, presque un manque physique. Puis vient le troisième jour, le plus redouté : supprimer l’application qui vous happe le plus. Celle que vous ouvrez par réflexe, sans même y penser.
La suite pousse plus loin l’expérience. Une journée entière sans prendre de photo force à vivre les moments au lieu de les capturer. Le cinquième jour propose une « fausse vacance », une plage horaire totalement déconnectée. Le sixième invite à observer ce qui nous entoure, vraiment, comme si on découvrait son quartier pour la première fois.
Le septième jour récolte les fruits : utiliser ce temps retrouvé pour créer quelque chose. Les résultats des milliers de participants suivent un schéma similaire. D’abord l’anxiété, parfois intense. Ensuite, un soulagement inattendu. Et pour beaucoup, des idées qui surgissent enfin, là où le vide avait laissé de la place.
Ce que ça change pour un entrepreneur
Pour un dirigeant, les implications sont directes et mesurables. Vos meilleures intuitions stratégiques n’émergent pas devant une feuille Excel à 14h, mais pendant une marche sans écouteurs ou sous la douche. Le cerveau a besoin de ces plages de non-stimulation pour connecter des idées qui semblent n’avoir aucun rapport entre elles.
La qualité de vos décisions en dépend aussi. Un esprit constamment sollicité par les notifications bascule en mode réactif. Il tranche vite, pas bien. Les choix importants méritent un cerveau qui a eu le temps de digérer l’information, pas de la consommer en continu.
Cal Newport parle de « deep work » comme d’un avantage compétitif. Zomorodi en révèle le prérequis : avant de se concentrer intensément, il faut savoir ne rien faire du tout. L’un ne va pas sans l’autre.
En réunion, poser son téléphone change la dynamique. Vos collaborateurs perçoivent la différence. Et quand vous montrez qu’on peut se déconnecter sans que l’entreprise s’effondre, vous donnez implicitement la permission à votre équipe de faire pareil.
Le soir, scroller n’est pas une pause. C’est une forme de travail déguisé qui épuise sans ressourcer. Une vraie coupure, même de trente minutes sans écran, régénère davantage que trois heures de scroll passif.
Les limites de l’approche
Le livre date de 2017, bien avant l’explosion de TikTok et l’arrivée de l’IA générative. Le diagnostic reste juste, mais le problème s’est clairement aggravé depuis. On peut aussi reprocher à Zomorodi de proposer des solutions individuelles face à un problème systémique. Changer ses habitudes, c’est bien. Mais ça ne remet pas en cause le business model de l’économie de l’attention qui nous pousse à scroller sans fin.
Le ton parfois très « self-help » à l’américaine peut agacer certains lecteurs francophones. Et soyons honnêtes : les exercices demandent une motivation initiale que tout le monde n’a pas forcément.
Ce livre parlera aux entrepreneurs, aux créatifs, aux parents, à tous ceux qui sentent confusément que leur téléphone a pris trop de place. Il conviendra moins à ceux qui cherchent une digital detox radicale ou une critique politique de la Silicon Valley.
Malgré ces limites, l’approche graduelle reste réaliste et applicable. « Bored and Brilliant » constitue une excellente porte d’entrée sur le sujet, disponible en français sous le titre « Déconnectez-vous ! ». Pour aller plus loin ensuite, d’autres lectures plus incisives prennent le relais.
Questions fréquentes
L’ennui « productif », c’est la même chose que procrastiner ?
Non, la différence est fondamentale. Procrastiner, c’est éviter une tâche en se réfugiant dans une distraction. L’ennui productif, c’est accepter volontairement un vide mental, sans stimulation externe. Le cerveau passe alors en mode par défaut, celui qui génère les connexions créatives et la réflexion profonde.
Peut-on vraiment se déconnecter quand on a un travail exigeant ?
Zomorodi ne prône pas une déconnexion totale. Elle propose des micro-ajustements réalistes : supprimer une application pendant une semaine, garder le téléphone dans son sac pendant les trajets. Ces petits changements suffisent à créer des fenêtres d’ennui bénéfiques, même dans un emploi du temps chargé.
Le livre aborde-t-il l’impact des écrans sur les enfants ?
Oui, Zomorodi consacre un chapitre aux jeunes. Elle s’appuie notamment sur les recherches du Dr. Mary Helen Immordino-Yang, qui montrent que le temps de rêverie est essentiel au développement de l’empathie chez les enfants. Un sujet qui préoccupe de plus en plus de parents.
Existe-t-il une version française de « Bored and Brilliant » ?
Le livre a été traduit sous le titre « Déconnectez-vous ! » et publié en français. Cette version reste fidèle au contenu original, avec les défis du programme et les témoignages des participants. Elle permet d’accéder à l’ensemble de la méthode de Zomorodi dans notre langue.
Quelle différence avec « Digital Minimalism » de Cal Newport ?
Newport adopte une posture plus radicale, quasi philosophique, en prônant un minimalisme strict. Zomorodi reste plus pragmatique et accessible. Elle s’appuie davantage sur les neurosciences pour expliquer pourquoi l’ennui nous fait du bien, sans culpabiliser ceux qui aiment leurs applications.
Quels résultats concrets ont obtenu les 20 000 participants ?
Les retours ont été encourageants. De nombreux participants ont signalé un regain de créativité, l’émergence d’idées qu’ils n’avaient pas depuis longtemps, et surtout une meilleure présence dans leurs relations. Certains ont même lancé des projets personnels qu’ils repoussaient depuis des années.

