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The Second Mountain de David Brooks : et si la réussite n’était pas là où vous le pensiez ?

En bref : David Brooks distingue deux montagnes dans la vie. La première : carrière, succès, reconnaissance. La deuxième : engagement profond envers une vocation, un couple, une communauté, une foi. Après son divorce et sa crise de milieu de vie, le chroniqueur du New York Times propose de repenser ce qui fait une vie réussie. Moins d’ego, plus de liens.

David Brooks, le chroniqueur qui a tout remis en question

David Brooks n’est pas un gourou du développement personnel. C’est un intellectuel public, chroniqueur au New York Times depuis 2003, commentateur politique respecté. On lui doit le terme « bobo », ces bourgeois-bohèmes qu’il a décrits dans son livre Bobos in Paradise en 2000. Pendant des années, il a analysé la société américaine avec une distance d’observateur.

Puis sa vie s’est effondrée.

En 2013, à cinquante-deux ans, Brooks divorce après vingt-sept ans de mariage. Deux enfants adultes. Une carrière brillante. Et soudain, plus rien ne tient. Il emménage seul dans un appartement à Washington. La crise personnelle se double d’une crise spirituelle. Lui qui avait été élevé dans le judaïsme commence à fréquenter une église évangélique. Il finit par se convertir au christianisme.

Ce parcours donne au livre sa force particulière. Brooks n’écrit pas depuis une position de maîtrise. Il écrit depuis l’échec, depuis la remise en question, depuis la reconstruction. The Second Mountain est le fruit de cette traversée. Pas une théorie abstraite sur la vie morale, mais une réflexion nourrie par l’expérience de celui qui a vu son existence se fissurer.

En 2017, il épouse Anne Snyder, qui avait été son assistante de recherche. Il a cinquante-cinq ans, elle en a trente-deux. Le livre, publié en 2019, porte la marque de cette renaissance.

La métaphore des deux montagnes

L’image centrale du livre est simple. La vie peut se comprendre comme l’ascension de deux montagnes.

La première montagne est celle que notre culture valorise. Réussir ses études. Décrocher un bon poste. Obtenir des promotions. Acheter une maison. Fonder une famille. Accumuler des signes extérieurs de réussite. Brooks appelle les qualités cultivées sur cette montagne les « résumé virtues » : les compétences, diplômes, titres et réalisations qu’on inscrit sur un CV.

Cette ascension n’est pas mauvaise en soi. Elle structure la vie adulte, donne des objectifs, permet de se construire. Le problème survient quand on atteint le sommet et qu’on découvre le vide. Ou quand on trébuche en chemin.

La vallée représente ce moment de crise. Un divorce, un licenciement, une maladie, la mort d’un proche, un burn-out. Quelque chose qui fait vaciller les certitudes. Tout le monde ne passe pas par la vallée. Mais ceux qui y tombent ont une opportunité : celle de découvrir qu’il existe une autre montagne.

La deuxième montagne est celle des engagements profonds. On n’y grimpe plus pour soi, mais pour quelque chose de plus grand. Les qualités cultivées ici sont les « eulogy virtues » : celles qu’on mentionnera lors de votre éloge funèbre. Pas vos promotions, mais votre générosité. Pas vos diplômes, mais votre fidélité. Pas ce que vous avez obtenu, mais ce que vous avez donné.

Le passage d’une montagne à l’autre marque un changement de question fondamentale. Sur la première : « Que puis-je obtenir ? » Sur la deuxième : « Que puis-je donner ? »

Les quatre engagements de la deuxième montagne

Brooks identifie quatre domaines d’engagement qui caractérisent la vie sur la deuxième montagne.

La vocation d’abord. Pas simplement un travail ou une carrière, mais un appel. Quelque chose qui dépasse la question du salaire ou du statut. La vocation apparaît quand on trouve son pourquoi, quand le travail devient l’expression d’un sens plus profond. Elle demande un engagement total, pas un calcul coûts-bénéfices.

Le mariage ensuite. Brooks défend une vision exigeante du couple. Pas un contrat révocable entre deux individus qui cherchent leur bonheur personnel, mais un engagement inconditionnel. Le mariage sur la deuxième montagne transforme deux « je » en un « nous ». Il implique de renoncer à une partie de sa liberté pour construire quelque chose de plus grand.

La philosophie ou la foi représente le troisième engagement. Un cadre de sens qui dépasse l’individu. Pour certains, ce sera une tradition religieuse. Pour d’autres, une philosophie de vie cohérente. L’essentiel est d’avoir quelque chose qui structure les valeurs, qui donne une direction, qui répond à la question du « pourquoi vivre ».

La communauté enfin. Appartenir à un groupe, un quartier, une association, une cause. Pas comme consommateur de services, mais comme membre engagé. La communauté sur la deuxième montagne implique des obligations, des responsabilités, une présence régulière. Elle ancre l’individu dans un tissu social concret.

Ces quatre engagements partagent une caractéristique : ils demandent de renoncer à quelque chose. La vocation demande de renoncer à maximiser ses revenus. Le mariage demande de renoncer à d’autres partenaires. La foi demande de renoncer à tout relativiser. La communauté demande de renoncer à sa mobilité totale.

Ce que ça change pour un dirigeant

Ce livre interroge directement la culture entrepreneuriale dominante.

La première montagne, c’est le récit classique de la startup. Lever des fonds, scaler, viser la licorne, maximiser la valorisation. Cette approche n’est pas condamnée par Brooks, mais elle est questionnée. À quoi bon atteindre le sommet si on y arrive seul, épuisé, sans savoir pourquoi on l’a gravi ?

La deuxième montagne propose une autre vision du leadership. Diriger non pas pour accumuler du pouvoir, mais pour servir une mission. Construire une entreprise autour d’engagements partagés, pas seulement d’objectifs trimestriels. Créer une culture où les relations comptent autant que les résultats.

Brooks invite aussi à reconsidérer l’échec. Sur la première montagne, l’échec est une catastrophe. Sur la deuxième, il peut être un passage obligé. La vallée, aussi douloureuse soit-elle, ouvre des possibilités inaccessibles autrement. Un dirigeant qui a traversé une crise et s’en est relevé n’a pas la même profondeur que celui qui n’a connu que le succès.

Cette perspective peut sembler inconfortable pour les jeunes entrepreneurs en pleine ascension de leur première montagne. Et c’est normal. Le livre s’adresse davantage à ceux qui ont déjà atteint un certain niveau de réussite et qui se demandent : « Et maintenant ? »

Les limites du livre

Le ton peut agacer. Brooks écrit parfois comme un prédicateur. Les références morales et spirituelles sont omniprésentes. Pour les lecteurs allergiques à ce registre, la lecture sera difficile.

L’expérience personnelle de l’auteur colore fortement le propos. Brooks est un intellectuel privilégié, évoluant dans les cercles du pouvoir médiatique et politique américain. Sa crise de milieu de vie, aussi réelle soit-elle, reste celle d’un homme qui n’a jamais manqué de rien matériellement. Cette spécificité limite parfois la portée universelle du message.

La vision du mariage proposée est traditionnelle. L’engagement inconditionnel, le renoncement à soi pour le couple : cette approche ne parlera pas à tout le monde. Les lecteurs qui ont fait le choix du célibat, du polyamour ou simplement d’une conception plus souple du couple pourront se sentir exclus.

Enfin, le livre ne donne pas de méthode. Il décrit une philosophie de vie, pas un plan d’action. Ceux qui cherchent des étapes concrètes pour « passer à la deuxième montagne » resteront sur leur faim. Brooks inspire plus qu’il n’outille.

À qui s’adresse ce livre ? Aux personnes en questionnement existentiel, souvent après une crise. Aux dirigeants qui ont atteint leurs objectifs et se demandent ce qui vient ensuite. Aux lecteurs ouverts à une réflexion sur le sens de la vie, même teintée de spiritualité. Moins aux jeunes ambitieux en pleine ascension de leur première montagne.

FAQ

LE LIVRE EST-IL DISPONIBLE EN FRANÇAIS ?

Oui, sous le titre La deuxième montagne : Et si la réussite n’était pas là où vous le pensiez ? publié aux Éditions Leduc. La traduction est disponible en librairie et en format numérique.

FAUT-IL AVOIR VÉCU UNE CRISE POUR APPRÉCIER CE LIVRE ?

Non, mais ça aide. Le livre parle plus directement à ceux qui ont connu un échec, une remise en question, un moment de doute existentiel. Les lecteurs en pleine réussite pourront trouver le propos prématuré ou abstrait.

QUELLE EST LA DIFFÉRENCE AVEC THE ROAD TO CHARACTER ?

The Road to Character (2015) explorait déjà la distinction entre « résumé virtues » et « eulogy virtues » à travers des portraits de figures exemplaires. The Second Mountain est plus personnel et propose un cadre de vie complet autour des quatre engagements.

CE LIVRE EST-IL RELIGIEUX ?

Il est spirituel sans être prosélyte. Brooks parle ouvertement de sa conversion au christianisme, mais il ne cherche pas à convertir le lecteur. La foi est présentée comme l’un des quatre engagements possibles, pas comme le seul chemin.

DAVID BROOKS EST-IL CONSERVATEUR OU PROGRESSISTE ?

Il est difficile à classer. Historiquement associé au conservatisme modéré, il s’est distancié du parti républicain ces dernières années. Sur les questions sociales et morales, il défend des positions qui transcendent le clivage gauche-droite.

CE LIVRE CONVIENT-IL AUX JEUNES ENTREPRENEURS ?

Il peut les faire réfléchir, mais il leur parlera moins directement. Le livre s’adresse davantage à ceux qui ont déjà gravi leur première montagne et qui cherchent autre chose. Les jeunes ambitieux pourront le mettre de côté et y revenir plus tard.

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