En bref : A.G. Lafley, ancien PDG de Procter & Gamble, et Roger Martin, penseur de la stratégie reconnu mondialement, proposent un cadre simple et puissant pour élaborer une stratégie gagnante. Leur « cascade des cinq choix » transforme la stratégie en exercice concret et actionnable. Un livre issu de la pratique, pas de la théorie, qui a permis à P&G de doubler son chiffre d’affaires et de quadrupler ses profits.
Deux architectes de la stratégie réunis
A.G. Lafley n’est pas un théoricien de la stratégie. C’est un praticien. Quand il prend la direction de Procter & Gamble en 2000, l’entreprise traverse une crise. Le cours de l’action a chuté de 50% en six mois. Les talents fuient. Les marques vieillissent. Lafley a besoin d’un cadre stratégique simple que ses équipes peuvent comprendre et appliquer. Il le construit avec Roger Martin.
Roger Martin est l’autre moitié de l’équation. Doyen de la Rotman School of Management de Toronto pendant quinze ans, il sera nommé penseur du management numéro un mondial par Thinkers50 en 2017. Son apport est de structurer les intuitions de Lafley en un cadre reproductible. Les deux hommes collaborent pendant une décennie avant de condenser leur expérience dans ce livre publié en 2013.
Les résultats parlent d’eux-mêmes. Sous la direction de Lafley, P&G double son chiffre d’affaires, quadruple ses profits et augmente sa valeur de marché de plus de 100 milliards de dollars. Le nombre de marques générant plus d’un milliard de dollars de ventes passe de 10 à 24. Tide, Pampers, Olay, Gillette : ces marques deviennent des machines à cash grâce à une stratégie rigoureuse.
La cascade des cinq choix stratégiques
Le cœur du livre tient dans un cadre appelé « Strategic Choice Cascade » : la cascade des choix stratégiques. Il s’agit de cinq questions interconnectées auxquelles toute organisation doit répondre pour définir sa stratégie. Ces questions ne sont pas indépendantes : chaque réponse influence les suivantes et doit être cohérente avec l’ensemble.
Quelle est notre aspiration à gagner ?
La première question concerne l’ambition. Pas une vision vague et inspirationnelle, mais une aspiration concrète centrée sur le client. Que voulons-nous accomplir pour nos clients et nos parties prenantes ? L’aspiration définit le terrain de jeu et l’intensité de l’effort.
Lafley et Martin distinguent « jouer pour gagner » et « jouer pour participer ». Jouer pour participer signifie rester dans la course sans faire de choix difficiles, en dispersant ses ressources sur trop d’opportunités. Jouer pour gagner signifie faire des arbitrages, concentrer ses forces, accepter de renoncer à certaines choses pour exceller dans d’autres.
Où allons-nous jouer ?
La deuxième question définit le terrain de jeu. Quels marchés ? Quels segments de clients ? Quelles géographies ? Quels canaux de distribution ? Quelles catégories de produits ? Choisir où jouer, c’est aussi choisir où ne pas jouer. Les ressources sont limitées. Tenter d’être partout garantit d’être nulle part.
P&G a fait des choix radicaux. L’entreprise s’est concentrée sur ses catégories les plus fortes et a vendu ou arrêté les autres. Elle a ciblé les marchés où elle pouvait gagner plutôt que de s’éparpiller. Ces choix demandent du courage car ils impliquent de dire non à des opportunités apparemment attractives.
Comment allons-nous gagner ?
Une fois le terrain défini, il faut déterminer comment l’emporter. Quel sera notre avantage concurrentiel ? Les auteurs reprennent la distinction classique issue des travaux de Michael Porter sur la stratégie concurrentielle : leadership par les coûts ou différenciation. Mais ils insistent sur le fait que l’avantage doit être spécifique au terrain choisi.
Pour P&G, la réponse était claire : gagner par l’innovation orientée consommateur et par la force des marques. L’entreprise investit massivement dans la compréhension des besoins des consommateurs et dans le développement de produits qui y répondent mieux que la concurrence. Elle construit des marques qui créent une préférence durable.
Quelles capacités devons-nous avoir ?
Les choix stratégiques ne valent rien sans les capacités pour les exécuter. La quatrième question identifie les compétences organisationnelles nécessaires pour gagner sur le terrain choisi avec l’approche choisie. Ces capacités doivent être difficiles à répliquer pour constituer un avantage durable.
P&G a identifié cinq capacités essentielles : la compréhension profonde des consommateurs, l’innovation de produits, la construction de marques, la capacité à aller sur le marché (distribution et partenariats retail), et l’échelle globale. Ces capacités se renforcent mutuellement et créent un système cohérent.
Quels systèmes de management sont requis ?
La dernière question concerne l’infrastructure organisationnelle. Quels processus, quelles structures, quelles métriques permettront de soutenir les capacités et d’exécuter la stratégie ? Les systèmes de management assurent que la stratégie ne reste pas un document PowerPoint mais se traduit en actions quotidiennes.
Chez P&G, cela incluait des revues stratégiques régulières, des processus d’innovation structurés, des systèmes de mesure de la satisfaction client, et une organisation qui alignait les incitations sur les objectifs stratégiques. La stratégie vivait dans les systèmes, pas dans les discours.
La stratégie comme ensemble de choix intégrés
L’une des contributions majeures du livre est de montrer que ces cinq choix forment un système. Changer un élément affecte tous les autres. Une stratégie cohérente est une stratégie où les cinq réponses se renforcent mutuellement. Une stratégie incohérente multiplie les contradictions internes.
Les auteurs illustrent ce point avec l’exemple d’Olay. Quand P&G a décidé de repositionner cette marque vieillissante, tous les éléments ont été repensés ensemble. L’aspiration : devenir la référence des soins anti-âge pour les femmes qui veulent une peau plus jeune sans passer par les produits de luxe inabordables. Le terrain : les femmes entre 35 et 55 ans, le canal des pharmacies et grandes surfaces, le segment prestige accessible. La façon de gagner : des produits innovants validés cliniquement, une image premium à prix raisonnable. Les capacités : R&D poussée, marketing sophistiqué, distribution large. Les systèmes : processus d’innovation accéléré, tests consommateurs rigoureux.
Le résultat : Olay est passé d’une marque déclinante à une marque d’un milliard de dollars. La cohérence stratégique a fait la différence.
Le processus de définition stratégique
Lafley et Martin proposent également une méthode pour définir la stratégie. Elle commence par l’identification des choix possibles, pas par l’analyse. Trop souvent, les entreprises collectent des données avant de savoir quelles questions poser. Les auteurs inversent le processus : d’abord les options, ensuite les analyses pour les départager.
Pour chaque choix stratégique possible, l’équipe doit identifier les conditions qui rendraient ce choix gagnant. Quelles hypothèses sur le marché, sur les concurrents, sur nos capacités doivent être vraies pour que cette option réussisse ? Ensuite seulement, on teste ces hypothèses avec des données et des analyses.
Cette approche présente un avantage majeur : elle force à expliciter les hypothèses sous-jacentes à chaque option. Souvent, les désaccords stratégiques viennent d’hypothèses différentes non exprimées. En les mettant sur la table, on peut avoir un débat productif basé sur les faits plutôt que sur les opinions.
Ce que ce livre ne dit pas : les limites d’un cadre rationnel
Playing to Win est un excellent livre de stratégie, mais il a ses limites. Le cadre fonctionne particulièrement bien pour les grandes entreprises établies disposant de ressources significatives. Pour une start-up qui cherche encore son marché ou une PME aux moyens limités, l’application directe est plus délicate.
Le livre suppose également un environnement relativement stable où l’on peut faire des choix et s’y tenir. Dans des secteurs en disruption rapide, les cinq choix peuvent devenir obsolètes avant même d’avoir été pleinement déployés. La notion de « gagner » elle-même peut être remise en question dans un monde où les frontières entre secteurs s’effacent.
Enfin, le livre est très centré sur l’expérience P&G, une entreprise de biens de consommation. Les exemples viennent principalement de ce secteur. L’application à d’autres industries, notamment les services ou le B2B, demande un travail d’adaptation que le livre ne détaille pas toujours.
Ces réserves n’enlèvent rien à la valeur du cadre pour les organisations qui cherchent à clarifier leur stratégie. La cascade des cinq choix reste l’un des outils les plus pratiques disponibles pour transformer une réflexion stratégique en décisions actionnables.
FAQ
Quels sont les cinq choix stratégiques de Playing to Win ?
Les cinq choix forment la « cascade stratégique » : 1) Quelle est notre aspiration à gagner ? 2) Où allons-nous jouer ? 3) Comment allons-nous gagner ? 4) Quelles capacités devons-nous avoir ? 5) Quels systèmes de management sont requis ? Ces choix sont interconnectés et doivent former un ensemble cohérent.
Quelle est la différence entre « jouer pour gagner » et « jouer pour participer » ?
Jouer pour gagner signifie faire des choix clairs, concentrer ses ressources et accepter de renoncer à certaines opportunités pour exceller dans d’autres. Jouer pour participer signifie rester dans la course sans faire d’arbitrages difficiles, en dispersant ses moyens sur trop de fronts. Seule la première approche conduit à un avantage concurrentiel durable.
Comment définir son aspiration à gagner ?
L’aspiration doit être centrée sur le client, pas sur l’entreprise. Elle répond à la question : quelle valeur voulons-nous créer pour nos clients ? Elle doit être suffisamment ambitieuse pour mobiliser les équipes, mais suffisamment concrète pour guider les décisions. Une aspiration trop vague ne sert à rien.
Comment identifier où jouer ?
Le « où jouer » couvre plusieurs dimensions : les segments de clients visés, les géographies ciblées, les canaux de distribution utilisés, les catégories de produits développées. Le choix doit être guidé par deux critères : l’attractivité du terrain (taille, croissance, rentabilité) et notre capacité à y gagner.
Ce cadre s’applique-t-il aux petites entreprises ?
Le cadre reste pertinent pour les PME, même s’il a été développé chez P&G. Les questions sont universelles. La différence réside dans l’échelle des réponses et la formalisation du processus. Une petite entreprise peut appliquer les cinq choix de façon plus agile et informelle qu’un grand groupe.
Quelle est la relation entre ce livre et les travaux de Michael Porter ?
Playing to Win s’inscrit dans la continuité des travaux de Porter sur l’avantage concurrentiel. Les auteurs reprennent la distinction entre leadership par les coûts et différenciation. Leur contribution spécifique est de transformer ces concepts académiques en un cadre pratique applicable au quotidien, enrichi par des décennies d’expérience terrain.

