En bref : Benedict Carey démontre que nos intuitions sur l’apprentissage sont souvent fausses. L’oubli renforce la mémoire, la distraction peut aider, et varier les contextes d’étude surpasse la routine. Un livre qui réconcilie les découvertes des neurosciences avec des applications pratiques pour mieux apprendre au quotidien.
Benedict Carey, un journaliste scientifique qui démystifie l’apprentissage
Benedict Carey est journaliste scientifique au New York Times depuis 2004. Il couvre les domaines de la médecine et des sciences du comportement. Son article de 2010 sur les habitudes d’étude est devenu le plus partagé de l’histoire du journal en une seule journée. Cette viralité témoigne d’un intérêt massif pour comprendre comment notre cerveau assimile l’information.
Avec How We Learn, publié en 2014, Carey synthétise des décennies de recherches en psychologie cognitive. Son approche est celle d’un vulgarisateur rigoureux. Il ne propose pas une méthode miracle mais déconstruit les mythes tenaces sur l’apprentissage. Le livre s’adresse à quiconque souhaite mieux retenir ce qu’il apprend, que ce soit pour des études, une reconversion professionnelle ou simplement par curiosité intellectuelle.
L’oubli comme allié de la mémoire
La première révélation du livre concerne le rôle de l’oubli. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, oublier n’est pas un échec du système mémoriel. C’est un filtre qui permet au cerveau de distinguer l’essentiel de l’accessoire. Carey s’appuie sur les travaux de Robert Bjork, psychologue à UCLA, qui a formalisé ce concept sous le nom de « difficulté désirable ».
Quand vous réapprenez quelque chose que vous aviez partiellement oublié, l’effort de récupération renforce considérablement la trace mémorielle. C’est pourquoi espacer ses révisions dans le temps donne de meilleurs résultats que tout réviser la veille d’un examen. Le cerveau a besoin de ce temps d’oubli partiel pour ancrer durablement l’information.
Cette découverte a des implications directes. Plutôt que de relire ses notes immédiatement après une réunion, il vaut mieux attendre un jour ou deux. L’effort de rappel sera plus grand, mais la mémorisation sera bien plus solide. Les entrepreneurs qui enchaînent formations et lectures sans temps de latence perdent une partie du bénéfice de leurs apprentissages.
L’entrelacement et la variation des contextes
Carey présente ensuite le concept d’entrelacement, ou « interleaving » en anglais. Au lieu de pratiquer une compétence de manière répétitive avant de passer à la suivante, il est plus efficace de mélanger les types d’exercices. Des études menées sur des joueurs de baseball montrent que s’entraîner en alternant différents types de lancers améliore davantage les performances que de répéter le même geste cent fois.
Le même principe s’applique aux apprentissages intellectuels. Un commercial qui prépare différentes objections clients en les mélangeant retiendra mieux que s’il traite chaque objection séparément pendant une heure. Le cerveau apprend à discriminer, à reconnaître les patterns, et cette gymnastique mentale renforce la compréhension profonde.
La variation des contextes d’étude constitue une autre découverte contre-intuitive. On nous a toujours dit qu’il fallait un environnement calme et constant pour bien apprendre. Les recherches montrent l’inverse. Étudier dans des lieux différents, à des moments différents, crée des associations multiples qui facilitent la récupération de l’information. Le souvenir n’est plus lié à un seul contexte mais devient accessible dans diverses situations.
Le test comme outil d’apprentissage
L’une des sections les plus utiles du livre concerne l’effet du test sur la mémoire. Se tester n’est pas seulement un moyen d’évaluer ce qu’on sait. C’est un puissant outil d’apprentissage en soi. L’acte de chercher une réponse dans sa mémoire, même si on échoue, prépare le terrain pour mieux retenir la bonne réponse ensuite.
Carey cite des expériences où des étudiants qui passaient des tests pratiques sans avoir révisé surpassaient ceux qui avaient relu leurs cours plusieurs fois. Le simple fait de tenter de se rappeler active des circuits neuronaux qui renforcent l’encodage. C’est ce qu’on appelle l’effet de test ou « retrieval practice ».
Pour un dirigeant, cela signifie qu’il vaut mieux se poser des questions sur ce qu’on vient de lire plutôt que de surligner passivement. Fermer le livre et essayer de résumer les points clés, même imparfaitement, ancre les idées bien plus efficacement. Cette technique simple transforme une lecture passive en apprentissage actif.
Le sommeil et l’incubation créative
Carey consacre un chapitre au rôle du sommeil dans la consolidation mémorielle. Pendant que nous dormons, le cerveau rejoue les expériences de la journée et transfère les informations importantes vers la mémoire à long terme. Une nuit de sommeil après un apprentissage peut améliorer les performances de 20 à 30% selon les études.
Mais le sommeil ne fait pas que consolider. Il favorise aussi la résolution créative de problèmes. Des recherches montrent que dormir sur un problème difficile augmente significativement les chances de trouver une solution originale. Le cerveau continue de travailler en arrière-plan, explorant des connexions que la pensée consciente n’aurait pas envisagées. Pour ceux qui s’intéressent à l’apprentissage par l’erreur et l’expérimentation, ces mécanismes inconscients jouent un rôle central.
L’incubation est ce phénomène où une pause, une promenade ou une nuit de sommeil permet de débloquer une situation. Carey explique que ce n’est pas de la paresse mais un processus cognitif réel. Les entrepreneurs qui s’acharnent sur un problème jusqu’à l’épuisement feraient mieux de faire confiance à ce travail souterrain de leur cerveau.
Applications concrètes pour les professionnels
Les enseignements de Carey trouvent des applications immédiates dans le monde professionnel. Pour la formation continue, il est plus rentable de répartir les sessions sur plusieurs semaines que de tout concentrer sur deux jours intensifs. Les séminaires de formation classiques vont à l’encontre de ce que nous savons sur la mémoire.
Pour l’acquisition de nouvelles compétences, mélanger théorie et pratique, varier les exercices et s’auto-tester régulièrement accélère la progression. Un manager qui apprend un nouveau logiciel gagnera à pratiquer par petites sessions espacées plutôt que de suivre un tutoriel de trois heures d’affilée.
La gestion du temps de travail peut aussi bénéficier de ces découvertes. Alterner entre différents types de tâches, plutôt que de s’acharner sur un seul projet, peut paradoxalement améliorer la qualité du travail sur chacun. Le cerveau a besoin de cette variation pour maintenir son efficacité.
Les limites de l’ouvrage
How We Learn présente certaines limites qu’il convient de mentionner. Carey est journaliste, pas chercheur. Sa synthèse est accessible mais parfois simplificatrice. Les nuances des études originales se perdent dans la vulgarisation. Pour qui souhaite approfondir, il faudra consulter les sources primaires.
Le livre se concentre essentiellement sur la mémorisation et l’acquisition de connaissances factuelles. Les apprentissages complexes comme la maîtrise d’un instrument ou le développement de compétences relationnelles sont moins couverts. La transposition aux situations professionnelles reste parfois à la charge du lecteur.
Certaines recommandations peuvent aussi être difficiles à mettre en œuvre dans un contexte contraint. Espacer ses révisions suppose d’avoir le temps devant soi. Varier ses lieux d’étude n’est pas toujours possible. Le livre décrit un idéal qui se heurte parfois aux réalités du quotidien professionnel.
FAQ
How We Learn est-il disponible en français ?
Le livre a été traduit en français sous le titre « Apprendre ! Les talents du cerveau, le défi des machines » aux éditions Flammarion. Cette traduction permet d’accéder aux concepts de Carey dans notre langue, bien que le titre original soit plus explicite sur le contenu.
La répétition espacée fonctionne-t-elle pour tous les types d’apprentissage ?
La répétition espacée est particulièrement efficace pour la mémorisation de faits, de vocabulaire ou de procédures. Pour les compétences motrices ou les savoir-faire complexes, d’autres facteurs entrent en jeu. La technique reste un outil parmi d’autres, pas une solution universelle.
Combien de temps faut-il attendre entre deux sessions de révision ?
L’intervalle optimal dépend de l’échéance. Pour un examen dans une semaine, espacer d’un ou deux jours suffit. Pour une rétention à long terme, des intervalles croissants de plusieurs semaines voire mois sont préférables. Des applications comme Anki calculent ces intervalles automatiquement.
L’entrelacement ne risque-t-il pas de créer de la confusion ?
Au début, oui. Les performances immédiates sont souvent moins bonnes avec l’entrelacement qu’avec la pratique répétitive. Mais c’est précisément cette difficulté qui renforce l’apprentissage. La confusion initiale cède la place à une compréhension plus profonde et plus durable.
Le livre s’adresse-t-il uniquement aux étudiants ?
Absolument pas. Carey écrit pour tout adulte qui continue d’apprendre, que ce soit pour des raisons professionnelles ou personnelles. Les exemples tirés du monde du travail et de la vie quotidienne rendent les concepts applicables bien au-delà du cadre scolaire.
Ces techniques demandent-elles beaucoup de discipline ?
Paradoxalement, non. Plusieurs techniques de Carey sont moins exigeantes que les méthodes traditionnelles. Réviser moins souvent mais mieux, faire des pauses productives, varier plutôt que répéter mécaniquement. Le livre offre des raccourcis plus que des contraintes supplémentaires.

