En bref : Ichiro Kishimi et Fumitake Koga popularisent la psychologie d’Alfred Adler à travers un dialogue entre un philosophe et un jeune homme. Le livre défend une idée provocante : pour être libre, il faut accepter que tout le monde ne nous aimera pas. Plus de 10 millions d’exemplaires vendus dans le monde. Une lecture qui bouscule.
Ichiro Kishimi et Fumitake Koga : le philosophe et l’écrivain
Ce livre est né d’une rencontre. D’un côté, Ichiro Kishimi, philosophe japonais né à Kyoto en 1956. De l’autre, Fumitake Koga, écrivain professionnel né en 1973, plusieurs fois récompensé dans son pays.
Kishimi n’est pas venu à Adler par hasard. Formé à la philosophie classique occidentale, spécialiste de Platon, il a découvert la psychologie adlérienne en 1989. Un tournant dans sa carrière. Il a commencé à donner des conférences sur le sujet, à écrire des articles, à proposer des consultations dans des cliniques de psychiatrie. Adler est devenu sa spécialité, son territoire.
Koga, lui, cherchait quelque chose. Un sens, peut-être. Il a rendu visite à Kishimi à Kyoto, plusieurs fois. Il a absorbé les enseignements du philosophe, posé des questions, noté les réponses. Puis il a eu l’idée de mettre tout cela en forme. Pas un essai classique, non. Un dialogue. La méthode de Platon, finalement. Un jeune homme sceptique qui interroge un vieux sage. Des objections, des réponses, une progression.
Le résultat, c’est Kirawareru Yuki, publié au Japon en 2013 par Diamond Inc. Le titre japonais se traduit littéralement par « le courage d’être détesté ». Plus de 3,6 millions d’exemplaires vendus au Japon. Puis la traduction anglaise en 2017, éditée en Australie par Allen & Unwin. Le succès mondial a suivi. Plus de 10 millions d’exemplaires écoulés dans le monde.
L’édition française est parue chez Guy Trédaniel en 2020, traduite par Florence Logerot-Depraz depuis l’anglais. Le titre français, Avoir le courage de ne pas être aimé, adoucit légèrement le propos original. Mais l’essentiel reste intact.
Alfred Adler, le troisième géant de la psychologie
Avant de parler du livre, il faut parler d’Adler. Médecin autrichien né en 1870, mort en 1937, il fait partie des fondateurs de la psychologie moderne. Avec Freud et Jung, il forme le trio qui a façonné notre compréhension de l’esprit humain au début du XXe siècle.
Adler a d’abord travaillé avec Freud. Puis leurs chemins ont divergé. Freud voyait l’inconscient comme dominé par les pulsions sexuelles. Adler n’était pas d’accord. Pour lui, ce qui motive l’être humain, c’est le sentiment d’infériorité et le besoin de le compenser. « Être homme, c’est se sentir inférieur », écrivait-il. Pas une fatalité, mais un moteur. Le sentiment d’infériorité pousse à progresser, à s’améliorer, à contribuer.
La psychologie individuelle d’Adler repose sur quelques piliers. Le premier : nous ne sommes pas déterminés par notre passé. Contrairement à Freud, Adler refuse l’idée que nos traumatismes d’enfance dictent notre comportement adulte. Nous avons le choix. Nous pouvons décider de notre attitude face aux événements.
Le deuxième pilier : le sentiment de communauté. Pour Adler, l’épanouissement passe par la contribution aux autres. L’individu isolé, centré sur lui-même, ne peut pas être heureux. C’est en se sentant utile à sa communauté qu’on trouve un sens à sa vie.
Le troisième pilier : les tâches de la vie. Adler identifie trois domaines où chacun doit trouver sa place. Le travail, d’abord : trouver un but et un épanouissement professionnel. L’amitié ensuite : construire des relations saines avec les autres. L’amour enfin : s’aimer soi-même et aimer autrui. Ces trois tâches exigent coopération et courage.
Ces idées, formulées il y a un siècle, restent étonnamment actuelles. Kishimi et Koga les ont rendues accessibles à un public contemporain.
La séparation des tâches : savoir ce qui nous appartient
Le concept central du livre, celui qui lui donne son titre provocant, c’est la séparation des tâches. Une idée simple en apparence, mais qui bouleverse nos habitudes de pensée.
L’idée est la suivante : dans toute situation, certaines choses dépendent de nous, d’autres non. Nos actions, nos choix, nos réactions : ce sont nos tâches. Les actions, choix et réactions des autres : ce sont leurs tâches. Mélanger les deux, c’est la source de la plupart de nos souffrances.
Prenons un exemple. Vous travaillez dur sur un projet. Vous le présentez à votre équipe. Un collègue critique votre travail. Quelle était votre tâche ? Faire de votre mieux sur ce projet. Quelle est la tâche de votre collègue ? Décider s’il apprécie ou non votre travail. Si vous vous effondrez parce qu’il n’a pas aimé, vous avez pris sa tâche sur vos épaules. Vous essayez de contrôler ce qui ne dépend pas de vous.
Cette logique s’applique partout. Un parent qui veut que son enfant réussisse ses études. La tâche du parent : offrir un environnement propice, du soutien, des ressources. La tâche de l’enfant : décider comment il utilise tout cela. Forcer l’enfant à étudier, c’est empiéter sur sa tâche. Le résultat sera de la résistance, pas de l’apprentissage.
Le livre pousse le raisonnement plus loin. Si vous vivez en essayant de plaire à tout le monde, vous avez pris sur vous une tâche impossible. Décider si quelqu’un vous aime ou non, ce n’est pas votre tâche. C’est la sienne. Vous ne pouvez pas contrôler le regard des autres. Vous pouvez seulement contrôler vos propres choix.
D’où le titre. Avoir le courage de ne pas être aimé, c’est accepter que certaines personnes ne vous apprécieront pas, quoi que vous fassiez. Et c’est une libération, pas une condamnation. Vous n’avez plus besoin de vous déformer pour correspondre aux attentes de tous. Vous pouvez enfin être vous-même.
Ce que ça change pour un entrepreneur ou un dirigeant
La philosophie adlérienne, telle que présentée par Kishimi et Koga, a des implications directes pour la vie professionnelle. Les entrepreneurs et dirigeants y trouveront des outils concrets.
Le premier changement concerne le rapport aux critiques. Un chef d’entreprise qui lance un produit recevra des avis négatifs. C’est inévitable. La question est : comment les traiter ? Avec la séparation des tâches, la réponse devient claire. Votre tâche : créer le meilleur produit possible compte tenu de vos ressources. La tâche du client : décider s’il aime ou non. Vous pouvez écouter les retours pour améliorer votre offre. Mais vous ne devez pas vous effondrer parce que certains n’apprécient pas. Cette posture libère une énergie considérable, habituellement gaspillée en ruminations.
Le deuxième changement touche au management. Beaucoup de managers veulent être aimés de leurs équipes. Ils évitent les décisions difficiles, tolèrent des comportements problématiques, renoncent à donner des feedbacks honnêtes. La peur du jugement paralyse. La philosophie adlérienne propose une autre voie. Un manager doit faire son travail : fixer des objectifs, donner des retours, prendre des décisions. Ce que l’équipe pense de lui, c’est la tâche de l’équipe. Paradoxalement, cette posture génère souvent plus de respect qu’une attitude complaisante. Sur ce thème du courage en contexte professionnel, Daring Greatly de Brené Brown apporte un éclairage complémentaire.
Le troisième changement concerne la relation au passé. Beaucoup d’entrepreneurs restent prisonniers de leurs échecs antérieurs. Une startup qui a échoué, un associé qui les a trahis, une erreur coûteuse. La psychologie adlérienne refuse le déterminisme. Ce qui s’est passé ne définit pas ce qui va se passer. Vous n’êtes pas condamné par vos erreurs. Vous pouvez choisir, maintenant, une autre direction.
Le quatrième changement porte sur le sentiment de communauté. Les entrepreneurs solitaires, enfermés dans leur vision, coupés des autres, finissent souvent par s’épuiser ou par perdre le sens de leur action. Adler rappelle que le bonheur passe par la contribution. Pas le succès individuel, pas la richesse accumulée, mais la valeur apportée aux autres. Un repositionnement qui peut transformer une carrière.
Les limites du livre : une philosophie exigeante
Le succès mondial du livre ne doit pas masquer ses limites. Les idées présentées ne sont pas faciles à appliquer, et certains points méritent discussion.
La première limite concerne le style. Le format dialogué, hérité de Platon, peut agacer certains lecteurs. Les échanges entre le philosophe et le jeune homme sont parfois répétitifs. Le jeune homme soulève des objections, le philosophe répond, le jeune homme résiste, le philosophe insiste. Cette structure pédagogique a ses mérites, elle permet d’anticiper les résistances du lecteur, mais elle allonge aussi le propos. Un lecteur pressé trouvera le livre bavard.
La deuxième limite porte sur le contenu. La philosophie adlérienne est exigeante. Dire à quelqu’un qui souffre que son passé ne le détermine pas peut être libérateur. Cela peut aussi sonner comme un manque d’empathie. Certaines blessures sont profondes. Certains contextes sont difficiles. Affirmer que chacun peut choisir sa vie, c’est ignorer les inégalités de départ, les contraintes sociales, les traumatismes graves. La nuance manque parfois.
La troisième limite est culturelle. Le livre a été écrit au Japon, pour un public japonais. La société japonaise a ses propres codes, son rapport particulier au groupe, à la conformité, à l’harmonie sociale. Le message « avoir le courage de ne pas être aimé » résonne différemment dans ce contexte. Transposé en Occident, où l’individualisme est déjà valorisé, le propos peut sembler banal ou, au contraire, mal calibré.
La quatrième limite est pratique. Le livre propose des principes, pas un mode d’emploi. Comment, concrètement, appliquer la séparation des tâches dans une relation de couple tendue ? Comment ne plus se soucier du regard des autres quand on a passé quarante ans à le faire ? Le livre donne une direction, mais le chemin reste à parcourir seul.
Malgré ces réserves, l’ouvrage a le mérite de populariser des idées puissantes. Alfred Adler reste moins connu que Freud ou Jung. Ce livre contribue à changer cela.
Questions fréquentes sur le livre
Le livre est-il disponible en français ?
Oui. Avoir le courage de ne pas être aimé est paru en français chez Guy Trédaniel éditeur en septembre 2020, traduit par Florence Logerot-Depraz. La traduction a été réalisée depuis l’édition anglaise, elle-même traduite du japonais.
Qui est Alfred Adler et pourquoi est-il important ?
Alfred Adler (1870-1937) est un médecin et psychologue autrichien, fondateur de la psychologie individuelle. Il fait partie des trois pionniers de la psychologie moderne avec Freud et Jung. Ses idées sur le sentiment d’infériorité et le sentiment de communauté restent influentes.
Qu’est-ce que la séparation des tâches ?
C’est le concept central du livre. L’idée est de distinguer ce qui dépend de nous et ce qui dépend des autres. Nos actions sont notre responsabilité. Les réactions des autres sont leur responsabilité. Cette distinction libère du besoin de plaire à tout prix.
Ce livre est-il de la psychologie ou de la philosophie ?
Les deux. La psychologie adlérienne est à la frontière des deux disciplines. Le livre utilise un format philosophique, le dialogue socratique, pour présenter des concepts psychologiques. Le résultat est accessible aux non-spécialistes.
Existe-t-il une suite à ce livre ?
Oui. Les auteurs ont publié Avoir le courage d’être heureux, qui approfondit les thèmes du premier livre. Il reprend le même format dialogué entre le philosophe et le jeune homme, trois ans après leur première rencontre.
Ce livre convient-il aux dirigeants et entrepreneurs ?
Oui, particulièrement pour ceux qui cherchent à se libérer du regard des autres. Les concepts présentés aident à prendre des décisions difficiles, à assumer des positions impopulaires, et à développer une forme de leadership authentique.
Combien de temps faut-il pour lire ce livre ?
Le format dialogué rend la lecture fluide. Comptez environ 250 pages selon les éditions. Un lecteur régulier peut le terminer en quelques jours. Mais appliquer les idées demande plus de temps.

