En bref : Michio Kaku explore l’avènement des ordinateurs quantiques et leurs applications potentielles. Du traitement de maladies incurables à la révolution énergétique, en passant par la simulation moléculaire, le physicien dresse un panorama des bouleversements à venir. Un ouvrage accessible qui peut parfois verser dans l’enthousiasme excessif.
Michio Kaku, physicien théoricien et vulgarisateur de génie
Michio Kaku n’est pas un inconnu dans le monde de la vulgarisation scientifique. Né en 1947 en Californie de parents américano-japonais, il a fait de la physique sa passion dès l’adolescence. Au lycée, il a construit un accélérateur de particules dans le garage familial. Pas un jouet, non : un véritable « broyeur d’atomes » de 2,3 millions d’électronvolts, assemblé avec de la ferraille et 35 kilomètres de fil. L’engin produisait de l’antimatière. Le jeune Kaku n’avait pas froid aux yeux.
Diplômé de Harvard en 1968, docteur de Berkeley en 1972, il est aujourd’hui professeur de physique théorique à la City University de New York. Il est aussi cofondateur de la théorie des champs de cordes, l’une des pistes les plus prometteuses pour unifier les quatre forces fondamentales de l’univers. Plus de 170 articles de recherche à son actif.
Mais Kaku est surtout connu du grand public pour ses livres et ses apparitions télévisées. Hyperspace, Physics of the Impossible, The Future of the Mind : ses ouvrages se vendent par millions. Il est correspondant scientifique pour CBS, animateur radio, et a reçu le Sir Arthur Clarke Lifetime Achievement Award en 2021 pour ses efforts visant à créer un pont entre science et science-fiction.
Avec Suprématie quantique (2023, traduit en français en 2024 aux éditions Guy Trédaniel), Kaku s’attaque à un sujet brûlant : l’ordinateur quantique. Un sujet technique, mais qu’il tente de rendre accessible à tous.
L’ordinateur quantique : une révolution en marche
La première partie du livre pose les bases. Qu’est-ce qu’un ordinateur quantique ? En quoi diffère-t-il de nos machines actuelles ? Kaku explique que les ordinateurs classiques fonctionnent avec des bits, qui valent soit 0, soit 1. Un interrupteur : allumé ou éteint. Simple, mais limité.
L’ordinateur quantique, lui, utilise des qubits. Et là, les règles changent. Grâce aux propriétés étranges de la mécanique quantique, un qubit peut être à la fois 0 et 1. C’est ce qu’on appelle la superposition. Ajoutez à cela l’intrication quantique, où deux particules restent liées quelle que soit la distance qui les sépare, et vous obtenez une puissance de calcul potentiellement phénoménale.
Le terme « suprématie quantique » désigne le moment où un ordinateur quantique résout un problème qu’aucun ordinateur classique ne pourrait résoudre en un temps raisonnable. Google a annoncé avoir atteint ce seuil en 2019 avec son processeur Sycamore. IBM a contesté cette affirmation. Le débat technique continue, mais une chose est sûre : nous sommes à l’aube d’une nouvelle ère informatique.
Kaku compare cette révolution à celle du transistor. Dans les années 1940, les ordinateurs fonctionnaient avec des tubes à vide, volumineux et peu fiables. Le transistor a tout changé, ouvrant la voie à l’électronique moderne. L’ordinateur quantique pourrait représenter un saut comparable.
Le physicien reste prudent sur les délais. Les machines quantiques actuelles sont fragiles. Elles nécessitent des températures proches du zéro absolu pour fonctionner. Elles sont sensibles aux perturbations extérieures. Mais les progrès sont rapides. Des géants comme Google, IBM, Microsoft et des dizaines de startups investissent massivement.
De la théorie à la pratique : ce que l’informatique quantique va changer
La partie centrale du livre explore les applications potentielles. Kaku passe en revue les domaines où l’informatique quantique pourrait transformer notre quotidien.
La médecine d’abord. Le repliement des protéines est l’un des problèmes les plus complexes de la biologie. Une protéine mal repliée peut provoquer des maladies comme Alzheimer, Parkinson ou la SLA. Simuler ce processus sur un ordinateur classique prendrait des milliards d’années. Un ordinateur quantique pourrait le faire en quelques heures ou quelques jours. Cette capacité ouvrirait la voie à de nouveaux traitements, voire à des guérisons pour des pathologies jusqu’ici incurables.
L’énergie ensuite. Kaku évoque la possibilité de concevoir de nouveaux matériaux pour le stockage énergétique. Des batteries plus légères, plus performantes, moins polluantes. Des supraconducteurs fonctionnant à température ambiante, qui élimineraient les pertes lors du transport de l’électricité. La fusion nucléaire, le Saint-Graal de l’énergie propre, pourrait enfin devenir réalité grâce à des simulations impossibles aujourd’hui.
L’agriculture aussi. La synthèse de fertilisants consomme actuellement des quantités massives d’énergie. Le procédé Haber-Bosch, qui produit l’ammoniac nécessaire aux engrais, représente environ 2% de la consommation énergétique mondiale. Les bactéries fixatrices d’azote, elles, font ce travail à température ambiante. Comprendre comment elles y parviennent pourrait permettre de produire des engrais naturels à moindre coût énergétique. Un problème parfaitement adapté aux ordinateurs quantiques.
Le climat enfin. Modéliser l’atmosphère terrestre avec précision nécessite une puissance de calcul que nous n’avons pas. Les ordinateurs quantiques pourraient affiner nos prévisions climatiques et nous aider à développer des solutions pour capturer le carbone ou gérer les ressources naturelles.
Ce que les entrepreneurs et dirigeants peuvent en retenir
Un livre sur la physique quantique a-t-il un intérêt pour un chef d’entreprise ? La réponse dépend de votre secteur et de votre horizon temporel.
Si vous travaillez dans la finance, l’optimisation logistique, la pharmacie ou la chimie, les ordinateurs quantiques vous concernent directement. Les algorithmes quantiques excellent dans les problèmes d’optimisation combinatoire. Trouver le meilleur itinéraire parmi des millions de possibilités. Optimiser un portefeuille d’investissement. Simuler des réactions chimiques pour développer de nouveaux matériaux ou médicaments. Ces applications sont à l’horizon de cinq à quinze ans.
La cryptographie est un autre domaine critique. Les ordinateurs quantiques menacent les systèmes de chiffrement actuels. L’algorithme RSA, qui protège la plupart de nos communications sécurisées, pourrait être cassé par une machine quantique suffisamment puissante. Des entreprises anticipent déjà cette menace en développant des solutions de cryptographie « post-quantique ». Si vous gérez des données sensibles, le sujet mérite votre attention.
Plus largement, le livre de Kaku invite à une réflexion sur les cycles technologiques. L’histoire de l’informatique montre que les révolutions arrivent plus vite qu’on ne le pense. Dans les années 1990, peu de gens imaginaient que l’Internet transformerait l’économie mondiale en moins de deux décennies. L’informatique quantique pourrait suivre une trajectoire similaire. D’autres ouvrages comme The Technology Fallacy explorent ces dynamiques de transformation numérique auxquelles les entreprises doivent s’adapter.
Kaku insiste sur l’importance de la veille technologique. Les entreprises qui ont ignoré Internet, puis le mobile, puis l’intelligence artificielle, ont souvent disparu ou se sont fait dépasser. L’informatique quantique est encore au stade de la recherche, mais les fondations sont posées. Les investissements massifs de Google, IBM, Microsoft et des gouvernements chinois et américain montrent que les acteurs majeurs prennent le sujet au sérieux.
Les limites du livre : entre promesses et réalités
Le livre de Kaku n’est pas exempt de critiques. La principale : il passe parfois trop vite sur le « comment » pour se concentrer sur le « pourquoi ». Certains lecteurs espéraient des explications détaillées sur le fonctionnement des qubits, les portes quantiques, les algorithmes spécifiques. Ils seront déçus.
Une bonne partie de l’ouvrage consiste à lister les problèmes de l’humanité, puis à affirmer que les ordinateurs quantiques pourront un jour les résoudre. La structure devient prévisible. Voici un problème complexe. Les ordinateurs classiques ne peuvent pas le résoudre. Les ordinateurs quantiques, eux, le pourront. Répétez.
Cette approche a ses mérites, elle rend le sujet accessible, mais elle peut donner l’impression d’une série de promesses sans fondement technique solide. Kaku est un vulgarisateur talentueux, mais son enthousiasme le conduit parfois à minimiser les obstacles.
Car les obstacles sont réels. Les ordinateurs quantiques actuels sont extrêmement sensibles aux erreurs. Le problème de la décohérence quantique, où les qubits perdent leur état quantique au contact de l’environnement, reste un défi majeur. Les machines doivent fonctionner à des températures proches du zéro absolu. L’écart entre les prototypes de laboratoire et des machines industriellement viables est immense.
Kaku mentionne ces difficultés, mais les traite parfois avec légèreté. « Les progrès sont rapides », répète-t-il. C’est vrai. Mais la physique a ses limites, et certains problèmes techniques pourraient s’avérer plus coriaces que prévu.
Le livre est aussi très américain dans son approche. Les exemples proviennent principalement des États-Unis. La compétition avec la Chine est évoquée, mais le reste du monde existe peu. L’écosystème européen de la recherche quantique, par exemple, mérite mieux qu’une mention en passant.
Malgré ces réserves, Suprématie quantique reste une lecture utile pour qui veut comprendre les enjeux de cette technologie émergente. Kaku sait raconter des histoires, donner des exemples parlants, rendre accessible un sujet technique. Pour une première approche du sujet, c’est un bon point d’entrée.
Questions fréquentes sur le livre
Le livre est-il disponible en français ?
Oui, Suprématie quantique est paru en français en septembre 2024 aux éditions Guy Trédaniel, traduit par Danièle Ball. L’ouvrage compte 432 pages et coûte 22,90€. Le titre original anglais est Quantum Supremacy: How the Quantum Computer Revolution Will Change Everything (2023).
Faut-il des connaissances en physique pour comprendre ce livre ?
Non. Kaku est un vulgarisateur expérimenté qui évite le jargon technique. Les concepts de base sont expliqués de manière accessible. Le livre vise un public général curieux de technologie, pas des spécialistes.
Quand les ordinateurs quantiques seront-ils opérationnels ?
Kaku reste prudent sur les délais précis. Les prototypes existent déjà, mais les machines commerciales capables de résoudre des problèmes réels sont attendues d’ici cinq à quinze ans selon les applications. La cryptographie post-quantique est une priorité plus immédiate.
Ce livre est-il optimiste ou réaliste ?
Plutôt optimiste. Kaku met en avant les promesses de la technologie plus que ses obstacles. Certains lecteurs trouvent cette approche enthousiasmante, d’autres la jugent trop superficielle. Les défis techniques majeurs sont mentionnés mais pas approfondis.
Quels autres livres Michio Kaku a-t-il écrits ?
Kaku est l’auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation dont Hyperspace, Physics of the Impossible, The Future of the Mind, The Future of Humanity et The God Equation. Plusieurs sont traduits en français.
L’informatique quantique menace-t-elle la sécurité informatique actuelle ?
Oui, potentiellement. Un ordinateur quantique suffisamment puissant pourrait casser les algorithmes de chiffrement RSA qui protègent nos communications. Des solutions de cryptographie post-quantique sont en développement pour anticiper cette menace.
Ce livre convient-il aux dirigeants d’entreprise ?
Oui, pour ceux qui souhaitent une vue d’ensemble accessible des enjeux. Le livre ne propose pas de feuille de route opérationnelle, mais offre une compréhension générale utile pour anticiper les évolutions technologiques à moyen terme.

