AccueilVie de dirigeantLecturesLibérez votre cerveau d'Idriss Aberkane : promesses et limites d'un best-seller controversé

Libérez votre cerveau d’Idriss Aberkane : promesses et limites d’un best-seller controversé

En bref : Idriss Aberkane propose dans ce best-seller une vision ambitieuse de la neuroergonomie, l’art d’utiliser notre cerveau de manière optimale. Entre concepts séduisants sur l’apprentissage par le jeu et critique du système éducatif, le livre offre des pistes de réflexion intéressantes. Toutefois, les controverses entourant l’auteur invitent à garder un regard critique sur certaines affirmations.

Paru en 2016 et vendu à près de 300 000 exemplaires, « Libérez votre cerveau ! » a propulsé Idriss Aberkane sur le devant de la scène médiatique française. Le sous-titre « Traité de neurosagesse pour changer l’école et la société » annonce d’emblée l’ambition du propos. Mais que vaut réellement ce livre ? Et surtout, peut-on encore le lire sereinement après les polémiques qui ont touché son auteur ?

Qui est Idriss Aberkane ? Un parcours sous haute surveillance

Né en 1986, Idriss Aberkane s’est fait connaître comme conférencier et essayiste spécialisé dans le développement personnel. Son CV impressionnant a longtemps fasciné : trois doctorats, des collaborations avec des institutions prestigieuses, une expertise autoproclamée en neurosciences.

La réalité s’avère plus nuancée. Aberkane détient effectivement trois thèses : une en sciences de gestion (Paris Saclay), une en études méditerranéennes (Strasbourg), et une en relations internationales du Centre d’Études Diplomatiques et Stratégiques. Cette dernière n’est pas reconnue par la réglementation française.

Les ennuis ont commencé quand des chercheurs ont examiné son parcours de plus près. L’École polytechnique a officiellement démenti qu’il y soit chercheur, contrairement à ce qu’il laissait entendre. Plus grave, le comité d’éthique de Polytechnique a qualifié en 2022 sa thèse en sciences de gestion de cas de plagiat « évident » et « grossier », portant sur 47 pages d’un chapitre entier.

Il faut aussi mentionner ses prises de position pendant la pandémie. Son soutien à Didier Raoult et ses critiques des vaccins COVID lui ont valu d’être associé à la mouvance complotiste. Une société qu’il avait fondée en Suisse, General Bionics, a fait faillite en 2019, donnant lieu à une enquête pour gestion déloyale.

Voilà pour le contexte. Maintenant, que dit le livre ?

La neuroergonomie : utiliser son cerveau comme un outil

Le concept central du livre, c’est la neuroergonomie. L’idée est simple : nous utilisons mal notre cerveau. Pas parce qu’il manque de capacités, mais parce que personne ne nous a appris à nous en servir correctement.

Aberkane emprunte cette discipline à Raja Parasuraman, chercheur de l’US Air Force. Son analogie principale : le cerveau fonctionne comme une main. Il possède des articulations, des angles morts, des limites physiques. Certains mouvements lui sont naturels, d’autres impossibles. Tout comme on peut réaliser une clé de bras, il existerait des « clés de cerveau » qui bloquent notre fonctionnement cognitif.

Cette métaphore a le mérite d’être parlante. Elle permet de comprendre pourquoi certaines tâches nous épuisent alors que d’autres nous stimulent. Le problème, c’est que l’auteur extrapole beaucoup à partir de cette base. Les neurosciences sont une discipline complexe, et Aberkane n’est pas neuroscientifique au sens académique du terme.

L’apprentissage par le jeu : une idée séduisante

« Jouer, c’est la façon normale d’apprendre pour le cerveau. Pas la façon exceptionnelle, mais la façon normale. » Cette phrase résume bien la philosophie du livre sur l’éducation.

Aberkane s’appuie sur des exemples de prodiges pour illustrer son propos. Rudiger Gamm, cet Allemand capable de calculer mentalement des divisions jusqu’à la 60e décimale, n’aurait pas un cerveau supérieur. Il utiliserait simplement le sien différemment. Des études en imagerie cérébrale montreraient que les zones activées chez lui diffèrent de celles d’une personne lambda lors de calculs simples.

L’argument est intéressant, même s’il mérite d’être nuancé. Oui, la plasticité cérébrale existe. Oui, l’entraînement modifie les connexions neuronales. Mais non, tout le monde ne peut pas devenir Rudiger Gamm en changeant simplement sa méthode d’apprentissage. Les facteurs génétiques, environnementaux et le timing des apprentissages jouent aussi un rôle considérable.

La critique du système éducatif traditionnel reste pertinente. L’école impose souvent des méthodes d’apprentissage uniformes qui ne conviennent pas à tous les cerveaux. La gamification et l’apprentissage actif ont fait leurs preuves dans de nombreux contextes. Sur ce point, Aberkane enfonce des portes ouvertes, mais le rappel n’est pas inutile.

Applications concrètes pour un entrepreneur

Si vous dirigez une entreprise ou travaillez à votre compte, certaines idées du livre peuvent vous servir. La première : arrêtez de forcer. Quand une tâche vous demande un effort disproportionné, c’est peut-être que vous l’abordez sous le mauvais angle. Cherchez une approche plus naturelle pour votre cerveau.

Deuxième piste : intégrez le jeu dans votre travail. Pas au sens de ne pas être sérieux, mais au sens de trouver du plaisir dans ce que vous faites. Un entrepreneur passionné apprend plus vite et retient mieux que celui qui se force. Cette idée rejoint les travaux de Carol Dweck sur le mindset de croissance.

Troisième application : respectez vos rythmes cognitifs. Le cerveau n’est pas une machine qu’on peut faire tourner à plein régime en permanence. Les pauses, le sommeil, la variation des activités ne sont pas des pertes de temps. Ce sont des conditions de la performance durable.

Quatrième enseignement : méfiez-vous des « clés de cerveau » que vous vous imposez. Les réunions interminables, le multitasking permanent, l’obsession de la productivité chiffrée… Ces pratiques vont souvent à l’encontre du fonctionnement naturel de notre cerveau.

Les limites du livre : ce qu’il faut garder en tête

Soyons honnêtes. « Libérez votre cerveau ! » souffre de plusieurs défauts majeurs.

Le premier, c’est l’absence de rigueur scientifique. Aberkane vulgarise, certes, mais il simplifie parfois jusqu’à la caricature. Les exemples sont souvent anecdotiques. Les sources, quand elles existent, ne sont pas toujours vérifiables. Pour quelqu’un qui se présente comme expert, c’est problématique.

Le deuxième problème, c’est le ton. L’auteur alterne entre pamphlet et traité, entre enthousiasme communicatif et arrogance assumée. Certains lecteurs trouveront ça stimulant, d’autres agaçant. Le style manque parfois de nuance, comme si chaque idée devait être révolutionnaire.

Troisième limite : le livre disperse son propos. On passe de l’éducation à la politique, du travail à la philosophie, sans fil conducteur évident. Les concepts novateurs se mêlent aux évidences. On aurait aimé que l’auteur se concentre sur quelques idées fortes plutôt que de survoler vingt sujets.

Enfin, les controverses autour de l’auteur jettent inévitablement une ombre sur le contenu. Quand quelqu’un a été convaincu de plagiat sur sa propre thèse, comment lui faire confiance sur ses affirmations scientifiques ? La question mérite d’être posée.

Faut-il pour autant jeter le livre ? Pas nécessairement. On peut y trouver des intuitions justes et des pistes de réflexion utiles. À condition de garder son esprit critique allumé et de ne pas prendre chaque affirmation pour argent comptant.

FAQ : vos questions sur « Libérez votre cerveau ! »

Idriss Aberkane est-il vraiment neuroscientifique ?

Non. Il possède des diplômes en sciences de gestion, études méditerranéennes et relations internationales. Aucun de ses doctorats ne porte sur les neurosciences. Il a suivi un M1 en sciences cognitives, mais n’a pas de formation de chercheur dans ce domaine.

Qu’est-ce que la neuroergonomie exactement ?

C’est l’étude de la façon dont le cerveau interagit avec son environnement de travail. L’objectif est d’adapter les tâches aux capacités cognitives humaines plutôt que l’inverse. Cette discipline existe réellement et a été développée par Raja Parasuraman.

Le livre vaut-il encore la peine d’être lu malgré les controverses ?

Oui, si vous gardez un regard critique. Les idées sur l’apprentissage par le jeu et le respect des rythmes cognitifs restent pertinentes. Mais vérifiez toute affirmation scientifique avant de la considérer comme établie.

Existe-t-il des alternatives plus rigoureuses sur le même sujet ?

Oui. « Thinking, Fast and Slow » de Daniel Kahneman offre une approche scientifiquement solide des biais cognitifs. « Mindset » de Carol Dweck traite de la plasticité de l’intelligence avec plus de rigueur académique.

Quelles sont les idées les plus utiles du livre pour un professionnel ?

Trois concepts ressortent : respecter ses rythmes cognitifs au lieu de forcer, intégrer le plaisir dans l’apprentissage, et adapter les méthodes de travail à son fonctionnement cérébral plutôt que l’inverse.

La thèse d’Aberkane a-t-elle vraiment été annulée pour plagiat ?

Le comité d’éthique de Polytechnique a recommandé l’annulation en 2022, qualifiant le plagiat d’« évident ». La procédure administrative suit son cours. Le plagiat concernait 47 pages d’un chapitre de sa thèse en sciences de gestion.

À quel public ce livre s’adresse-t-il ?

Aux curieux qui cherchent des pistes de réflexion sur le fonctionnement cérébral et l’apprentissage. Pas aux lecteurs qui attendent un ouvrage scientifique rigoureux. C’est un essai de vulgarisation, avec les limites que cela implique.

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