En bref : Christopher Schroeder démonte les préjugés occidentaux sur le monde arabe en documentant l’essor entrepreneurial de la région. De Dubaï au Caire, des milliers de startups répondent aux besoins locaux avec créativité. Maktoob racheté par Yahoo, Souq.com devenu l’Amazon régional : ces succès prouvent que l’innovation ne connaît pas de frontières. Un regard neuf sur un écosystème méconnu.
Christopher Schroeder, l’investisseur qui est allé voir sur place
Christopher Schroeder n’est pas un universitaire qui observe de loin. Entrepreneur américain, investisseur dans les marchés émergents, il était curieux mais sceptique quand il a commencé à s’intéresser au potentiel entrepreneurial du Moyen-Orient. Plutôt que de se contenter des analyses de bureaux, il a voyagé. Dubaï, Le Caire, Amman, Beyrouth, Istanbul, et même Damas en pleine instabilité.
Ce qu’il a trouvé l’a surpris. Des milliers d’entrepreneurs talentueux, déterminés, capables de contourner les obstacles culturels, juridiques et sociétaux de leurs environnements. Il a aussi constaté que des acteurs majeurs, Google, Intel, Cisco, Yahoo, Living Social, investissaient déjà dans la région malgré les incertitudes géopolitiques.
« Startup Rising », publié en 2013 avec une préface de Marc Andreessen, le légendaire investisseur de la Silicon Valley, documente cette révolution silencieuse. Reid Hoffman, fondateur de LinkedIn, a qualifié Schroeder de « meilleur guide vers la Silicon Valley du Moyen-Orient ».
Une révolution plus silencieuse que le Printemps arabe
Le livre sort dans un contexte particulier : l’enthousiasme mondial pour le Printemps arabe retombe, les changements politiques promis tardent à se concrétiser. Schroeder observe qu’une autre révolution se déroule en parallèle, moins médiatisée mais potentiellement plus durable : celle de l’entrepreneuriat.
Cette région compte une population jeune, connectée, éduquée, frustrée par le manque d’opportunités dans les structures traditionnelles. Le numérique offre une voie de contournement. Créer une startup permet d’échapper aux rigidités administratives, aux réseaux de clientélisme, aux hiérarchies paralysantes. Internet démocratise l’accès au marché et aux investisseurs.
Schroeder raconte l’histoire de Maktoob, première plateforme d’email en langue arabe, rachetée par Yahoo pour plusieurs millions de dollars. Celle de Souq.com, devenu le plus grand site e-commerce de la région avant d’être acquis par Amazon. Ces succès ne sont pas des anomalies. Ils signalent l’émergence d’un écosystème capable de produire des entreprises de taille mondiale.
Les femmes aux commandes, contre les stéréotypes
L’un des constats les plus contre-intuitifs du livre concerne la place des femmes. Schroeder découvre que dans l’écosystème startup du Moyen-Orient, les femmes occupent des positions de dirigeantes, d’investisseuses, de fondatrices dans des proportions supérieures à ce qu’on observe dans la Silicon Valley.
Cette réalité heurte les préjugés occidentaux. Elle s’explique en partie par le fait que l’entrepreneuriat numérique permet de travailler depuis chez soi, de s’affranchir de certaines contraintes sociales, d’accéder à des marchés sans avoir à négocier avec des structures traditionnellement masculines. Le digital devient un espace d’émancipation économique.
Schroeder consacre un chapitre entier à ces femmes entrepreneures, documentant leurs parcours, leurs obstacles, leurs réussites. Ce portrait nuancé tranche avec les représentations monolithiques que les médias occidentaux diffusent souvent sur la région.
Ce que ça change pour un entrepreneur occidental
Pour un entrepreneur européen ou français, « Startup Rising » offre plusieurs enseignements. Le premier est stratégique : la région MENA représente un marché de plusieurs centaines de millions de consommateurs, connectés, jeunes, avec des besoins spécifiques mal servis par les solutions occidentales. Les opportunités de partenariat ou d’expansion existent.
Le second enseignement est méthodologique. Les entrepreneurs que Schroeder décrit excellent dans l’adaptation. Ils prennent des modèles qui fonctionnent ailleurs, LinkedIn, Amazon, PayPal, et les repensent pour leur contexte. Cette capacité à localiser, à contourner les obstacles, à trouver des solutions créatives aux problèmes d’infrastructure rappelle que l’innovation n’est pas qu’une affaire de technologie. Elle est aussi culturelle, commerciale, opérationnelle.
Enfin, le livre invite à remettre en question ses propres biais. Si vous pensez aux écosystèmes émergents uniquement en termes de Chine ou d’Inde, vous passez à côté d’une partie du monde où l’énergie entrepreneuriale bouillonne. Le récit de Steve Case sur la troisième vague d’Internet trouve ici une illustration concrète : l’innovation se déplace vers des régions et des secteurs que la Silicon Valley ignore.
Les limites du livre
Le livre date de 2013. L’écosystème qu’il décrit a considérablement évolué depuis. Certaines startups mentionnées ont été rachetées, d’autres ont disparu, de nouveaux acteurs sont apparus. La lecture doit être complétée par des sources plus récentes pour avoir une vision actualisée.
Par ailleurs, Schroeder adopte un ton résolument optimiste qui peut parfois sembler excessif. Les obstacles structurels, corruption, instabilité politique, difficultés d’accès au financement, complexités réglementaires, sont mentionnés mais pas toujours analysés en profondeur. Le lecteur sceptique aurait apprécié davantage de contrepoints.
Enfin, le livre s’adresse principalement à un public américain. Les références culturelles, les comparaisons avec la Silicon Valley, le regard « de découverte » sur la région peuvent sembler décalés pour un lecteur européen ou français, géographiquement et historiquement plus proche du Moyen-Orient.
Questions fréquentes
Le livre est-il disponible en français ?
À ma connaissance, « Startup Rising » n’a pas été traduit en français. Le livre reste accessible en anglais, avec un style journalistique qui facilite la lecture même pour les non-natifs.
Les informations du livre sont-elles encore pertinentes ?
Les tendances de fond décrites restent valables : démographie jeune, pénétration du mobile, besoin de solutions locales. Les exemples spécifiques ont vieilli. Souq.com a été racheté par Amazon en 2017, confirmant d’ailleurs les intuitions de Schroeder sur le potentiel de la région.
Quels pays sont couverts par le livre ?
Schroeder a visité les Émirats arabes unis, l’Égypte, la Jordanie, le Liban, la Turquie et la Syrie. Le livre couvre plus largement la région MENA, incluant l’Arabie saoudite et d’autres pays du Golfe.
Faut-il envisager d’investir dans la région après cette lecture ?
Le livre sensibilise aux opportunités mais ne constitue pas un guide d’investissement. Les risques géopolitiques, réglementaires et opérationnels restent significatifs. Une due diligence approfondie avec des experts locaux est indispensable avant toute décision.
Y a-t-il d’autres livres sur l’entrepreneuriat dans les marchés émergents ?
Plusieurs ouvrages explorent ces thématiques : « The Fortune at the Bottom of the Pyramid » de C.K. Prahalad sur les marchés à bas revenus, ou « Out-Innovate » d’Alexandre Lazarow sur les startups hors Silicon Valley. Chacun apporte un éclairage complémentaire.
Le livre aborde-t-il les questions religieuses ?
Oui, Schroeder consacre un chapitre à la religion et à l’écosystème entrepreneurial. Il explore comment les entrepreneurs naviguent entre tradition et modernité, et comment certaines startups intègrent des principes de finance islamique dans leurs modèles.

